Don Luis avait convié son gendre à une chasse à l'Autruche, et, comme on pense, Linda avait voulu être de la partie.
La chasse à l'Autruche est un des grands divertissements des Espagnols de la Patagonie et de la république Argentine, où elle se trouvent en grande quantité.
Les Autruches vivent d'ordinaire par petites familles de huit à dix, disséminées sur les bords des marais, des étangs et des rivières; elles se nourrissent d'herbes fraîches. Fidèles au coin natal, elles ne quittent guère le voisinage de l'eau, et au mois de novembre, elles vont déposer dans les endroits les plus sauvages de la plaine leurs oeufs, au nombre de cinquante ou soixante, qui, la nuit seulement sont couvés par les mâles et par les femelles. L'incubation arrivée à terme, l'oiseau casse avec son bec les oeufs non fécondés qui se couvrent aussitôt de mouches et d'insectes, nourriture des petits.
Un trait caractéristique des moeurs de l'autruche, c'est une extrême curiosité. Dans les estancias où elles vivent à l'état domestique, il n'est pas rare de les voir se faufiler au milieu des groupes et regarder les gens qui causent. Dans la plaine, leur curiosité leur est souvent funeste, car elles viennent reconnaître sans hésiter tout ce qui leur paraît étrange. Voici, à ce sujet une bonne histoire indienne. Les cougouars se couchent à terre, lèvent leur queue en l'air et l'agitent vivement dans tous les sens. Les autruches, attirées par la vue de cet objet inconnu, s'approchent naïves. On devine le reste; elles deviennent la proie des rusés cougouars.
Les chasseurs, après une marche assez rapide de près de deux heures, étaient arrivés à la plaine des Nandus. Les dames mirent pied à terre sur les bords d'un ruisseau, et quatre hommes, la carabine sur la cuisse, restèrent auprès d'elles. Les chasseurs échangèrent leurs montures contre les coursiers que des esclaves noirs avaient menés en bride sans cavaliers, puis ils se divisèrent en deux troupes égales. La première, commandée par don Luis, s'enfonça dans la plaine en décrivant un demi-cercle de manière à pousser le gibier vers un ravin situé entre deux dunes mouvantes. La seconde troupe, ayant à sa tête le héros de la fête, don Fernando, s'échelonna sur une ligne de front et forma l'autre moitié du cercle. Ce cercle, par la marche des cavaliers, allait se rétrécissant, lorsqu'une dizaine d'autruches se montrèrent dans un pli du terrain; mais le mâle, placé en sentinelle, par un cri aigu comme le sifflet d'un contre-maître, prévint la famille du danger. Les autruches s'enfuirent en ligne droite rapidement et sans regarder en arrière.
Tous les chasseurs s'élancèrent au galop sur leurs traces. La plaine jusque-là silencieuse s'anima.
Les cavaliers poursuivaient de toute la vitesse de leurs chevaux les malheureux oiseaux, et sur leur passage soulevaient des flots d'une poussière fine. A douze ou quinze pas du gibier, galopant toujours et piquant de l'éperon le flancs de leurs montures, ils se penchaient en avant, faisaient tournoyer autour de leur tête les terribles bolas et les jetant à toute volée après l'animal. S'ils manquaient leur coup, ils ils se courbaient de côté, rasaient la terre et sans ralentir leur course, ramassaient les bolas qu'ils lançaient de nouveau.
Plusieurs familles d'autruches s'étaient levées. La chasse prit alors les proportions d'une joie délirante. Cris et hurrahs retentissaient; les bolas sifflaient dans l'air et s'enroulaient autour du cou, des ailes et des jambes des autruches qui, ahuries et folles de terreur, faisaient mille feintes et mille zigzags pour se soustraire à leurs ennemis, et qui, par des coups d'aile à droite et à gauche, s'efforçaient de piquer les chevaux avec l'espèce d'ongle dont le bout de leur aile est armé.
Quelques coursiers épouvantés se cabrèrent et, embarrassés par trois ou quatre autruches qui entravèrent leurs jambes, entraînèrent leurs cavaliers dans leur chute. Les oiseaux, profitant du désordre, se sauvèrent du côté où les chasseurs les attendaient. Là, ils tombèrent sous une pluie de bolas. Chaque chasseur descendait de cheval, tuait la victime, lui coupait les ailes en signe de triomphe et reprenait sa course avec une nouvelle ardeur. Autruches et chasseurs fuyaient et galopaient rapides comme le pampero, le vent des pampas.
Une quinzaine d'autruches jonchaient la plaine. Don Luis donna le signal de la retraite. Les oiseaux qui n'avaient pas succombé se hâtèrent des pieds et des ailes vers des abris sûrs. Les morts furent ramassés avec soin, car l'autruche est une excellent mets, et que les Américains préparent, surtout avec la chair de la poitrine, un plat renommé par sa délicatesse et sa saveur exquise qu'ils appellent picanilla.