--Bien! reprit Neham-Outah, sur la laine noire, j'ai fait dix-neuf noeuds pour indiquer que mon frère est parti d'auprès de moi le dix-neuvième jour de la lune; sur la blanche, vingt-sept jours les guerriers seront réunis en armes sur l'île de Chole-Hechel, à la fourche du Rio-Négro. Les chefs qui consentiront à sa joindre à nous feront un noeud sur la laine couleur de sang; ceux qui s'excuseront noueront ensemble la laine rouge et la laine bleue. Mon frère a-t-il compris?

--Oui, répondit Churlakin. Quand faut-il partir?

--Tout de suite; le temps presse.

--Dans dix minutes, je serai loin du village, dit Churlakin qui salua les deux chefs et sortit de la choza.

--A nous deux! maintenant, fit amicalement Neham-Outah dès qu'il se trouva seul avec Pincheira.

--J'écoute.

Le chef suprême, quittant alors les manières composées et le langage d'un ulmen, usa des façons européennes avec une aisance surprenante, et, laissant de côté le dialecte indien, il s'adressa à l'officier chilien dans le plus pur castillan qu'on parle du Cap Horn à Mazatlan.

--Mon cher Pincheira, lui dit-il, depuis deux ans que je suis de retour d'Europe, je me suis attaché la plupart des gauchos du Carmen, gens de sac et de corde, bandit, exilés de Buenos-Ayres pour crimes, je le sais; mais je puis compter sur eux et ils me sont tout dévoués. Ces hommes ne me connaissent que sous le nom de don Juan Perez.

--Je ne l'ignorais pas, dit Pincheira.

--Ah! fit Neham-Outah en lançant un regard soupçonneux au Chilien.