Il était environ cinq heures du soir, la brise nocturne se levait et rafraîchissait l'atmosphère embrasée; le soleil, presque au niveau du sol, allongeait démesurément l'ombre des arbres; une foule d'oiseaux cachés dans le feuillage chantaient à pleine gorge, et des milliers de diptères aux ailes transparentes voletaient autour des fleurs dont elles pompaient les sucs en bourdonnant.

Les bruits de la fête n'arrivaient que comme un écho lointain et presque indistinct dans cette solitude qui respirait le calme le plus complet.

Séduit malgré lui par tout ce qui l'entourait et subissant l'influence énervante des parfums exhalés par les fleurs, le jeune homme se laissa aller en arrière, croisa les bras sur la poitrine et, fermant à demi les yeux, il se plongea dans une douce rêverie qui bientôt absorba tout son être et lui fit complètement oublier la réalité pour l'entraîner à sa suite dans le fantastique pays des rêves.

Depuis combien de temps était-il en proie à cette délicieuse somnolence sans nom dans notre langue? Il n'aurait su le dire, lorsque tout à coup il se redressa avec un geste brusque de mauvaise humeur, en prêtant l'oreille et jetant autour de lui un regard mécontent.

Le bruit d'une conversation était arrivé jusqu'à lui.

Cependant, il eut beau sonder l'obscurité du regard, car la nuit était venue, il n'aperçut personne. Il était toujours seul dans le bosquet au fond duquel il s'était retiré.

Il redoubla d'attention; alors il reconnut que les voix qu'il avait entendues étaient celles de deux hommes arrêtés à quelques pas derrière lui et que le massif d'orangers, au milieu duquel il se trouvait, l'empêchait seul d'apercevoir.

Ces deux hommes, quels qu'ils fussent, paraissaient désirer de ne pas être entendus, car ils parlaient à demi-voix, bien qu'avec une certaine animation. Malheureusement, le Français se trouvait si près d'eux, que, malgré lui et quoi qu'il fît pour s'en défendre, il entendait tout ce qu'ils disaient.

«Le diable emporte ces drôles-là! murmura à part lui le jeune homme, de s'aviser de venir parler politique ici; j'étais si bien. Comment m'en aller maintenant?»

Mais de même qu'il entendait ce que disaient ses voisins et jusqu'à leurs plus légers mouvements, ceux-ci probablement l'auraient entendu s'il avait essayé de quitter la place. Force lui fut donc, bien qu'en maugréant, de se tenir coït et de continuer à entendre la conversation des deux hommes, conversation nullement faite pour le rassurer et qui d'instant en instant prenait des proportions fort inquiétantes pour un tiers appelé à en être, malgré lui, le confident.