Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller plus loin ce jour-là.
Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer les feux de veille et à préparer le repas du soir.
Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de veiller au salut de leurs compagnons.
Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.
Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant, mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur échauffer le cerveau.
Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles, ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion, depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints, plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.
Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures et de caractère.
Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.
—Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.
—Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il arrive trop à point pour que nous le dédaignions.