Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva, s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que tous comprenaient.

—Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard.

Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua:

—Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice, non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre, à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche, vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi, mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées sur ce quipu, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître, pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours.

De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général, qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus vive sympathie.

Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens.

Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús.

Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres, un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui en font pour ainsi dire un idiome à part.

Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération sérieuse, sifflée de cette façon par les orateurs, avec des modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion.

Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté, tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions, ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce sifflement et de ce gazouillement continuel.