Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.
Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent, pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la cordillière.
Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et, en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent larges comme des bras de mer.
De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques et discordants.
Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces régions.
D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.
Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres, silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire usage au premier signal.
Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs compagnons.
Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue, filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes; le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de la langue castillane.
—Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.