—Pourquoi cela?

—Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.

—Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre, je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence. Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.

—Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami, appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?

—Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment Zéno Cabral.

—J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un visage impassible.

—Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les événements vous donneront tort.

—Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le haïr.

—Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction instinctive pour cet homme?

—Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.