Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait probablement perdu, fut ce qui le sauva.

Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil.

Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère, heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile, un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement conseil à son serviteur.

—Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà, maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant, vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout, maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison; qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes perdu.

Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa bouche.

Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le serviteur.

Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés à voir ordinairement si doux et si tolérant.

Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive.

Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à lui.

Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle convention.