Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses, furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient, la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient parfaitement être fausse.
Cependant grâce à Tyro, dont le dévouement ne se ralentissait pas, et qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle; il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers, et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin dont elle n'avait pu se dispenser.
La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins, délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de l'hospitalité et méconnu le droit des gens.
A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui, sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames étaient seules.
Le jeune homme entra.
La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre, lisaient dans un livre de prières.
Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles relevèrent vivement la tête.
—Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous enfin, don Emilio.
—Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me rendre auprès de vous.
—Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons. Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux mains d'hommes plus cruels encore.