—Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit; qu'en pensez-vous?

—Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.

—D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.

—Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous d'installer notre campement.

—Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et déchargeons les mules.

—Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement immédiatement imité par le Pincheyra.

Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés temporales, dont la violence est si grande, que la contrée sur laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait retournée.

Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique, été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent, par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les lanières de charqui ou viande de taureau sauvage séchée au soleil, destinées, avec de l'harina tostada et un peu de queso de chèvre, au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun s'était muni d'une large bota d'aguardiente blanche de Pisco, les autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue suffit pour apaiser la faim et la soif.

Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable, c'est-à-dire triste et silencieux.

Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis, la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin dans leurs frazadas et leurs pellones, et essayèrent de dormir avec cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.