Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.
Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison. Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit.
Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi avancée de la nuit.
Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans leur esprit.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était venue s'installer à quelque distance d'elles.
De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple, donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande expédition contre les Espagnols.
Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers, et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique, lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe, avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe.
Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans qu'ils se vissent.
M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée.
De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se livrer avec délice à la vie contemplative si chère aux artistes, et flâner des journées entières par la ville et la campagne, en quête de points de vue pittoresques et de beaux paysages.