En 1832, un des plus vastes domaines de la vallée de Miribel, qui appartenait, disait-on, de temps immémorial à une noble et ancienne famille de Grenoble, avait été pris à loyer pour vingt ans par un habitant de Saint-Laurent-du-Pont, village placé au bas de la gorge d’où descend le Guiers-Mort et que suivent les touristes qui se rendent au couvent de la Grande-Chartreuse.
Le propriétaire de ce domaine jusque-là n’en avait tiré d’autre parti que d’y chasser à de rares intervalles, car la contrée, comme toute terre laissée en friche, était très giboyeuse. Il consentit facilement à le louer pour une somme modique à Jacques Chrétien, — tel était le nom du cultivateur de Saint-Laurent-du-Pont, — et à en tirer ainsi chaque année un bénéfice minime, à la vérité, mais effectif et assuré.
Jacques Chrétien était jeune encore ; il avait trente-deux ans à peine. C’était un honnête homme, laborieux, intelligent, industrieux, et, comme tous les paysans, il avait la passion de la terre. Depuis longtemps déjà, il nourrissait dans son cœur l’ambition secrète de s’établir à son compte. Jacques Chrétien épousa une fille de Saint-Pierre-d’Entremont (France), jolie, honnête, qu’il aimait depuis longtemps et qui s’appelait Jeanne Pierron. Le père de Jeanne, riche fermier de Saint-Pierre, connaissant et appréciant les qualités de son gendre, donna trois mille francs en dot à sa fille, et, de plus, se chargea de tous les frais du mariage et de la noce. Un bonheur n’arrive jamais seul. Jacques Chrétien redoubla d’efforts afin de faire face à tous les frais de son nouveau ménage. Ces frais étaient assez lourds, car sa femme lui avait, au bout d’un an, donné une fille, ce qui l’avait comblé de joie, mais, en même temps, avait augmenté ses charges. Un dimanche, au sortir de la messe, en rentrant chez lui avec sa femme qui tenait son enfant âgé de deux mois dans ses bras, il vit avec surprise, en ouvrant sa porte, un homme qu’il ne reconnut pas d’abord, parce qu’il était penché sur le berceau de la fillette, qu’il balançait doucement. L’homme se retourna au bruit : Jacques Chrétien poussa un cri de joie en apercevant son visage. L’étranger, à peu près de même âge que le paysan, était un de ses plus vieux amis. Nés tous deux à Saint-Laurent-du-Pont, ils avaient joué, enfants, ensemble et s’aimaient comme deux frères ; depuis huit ans, ils ne s’étaient pas vus. Michel Sauvage, l’ami que Chrétien retrouvait à l’improviste, était fils d’un gros fermier ; celui-ci lui avait fait donner une excellente éducation à Grenoble, et, ses études terminées, l’avait fait entrer en qualité de contre-maître dans une des premières fabriques de soieries de Lyon. C’était la première fois, depuis huit ans, que Michel Sauvage revenait à Saint-Laurent-du-Pont, où il se proposait de terminer quelques affaires à propos de la succession de son père, mort six mois auparavant. Les deux hommes, heureux de se revoir, tombèrent dans les bras l’un de l’autre ; puis Jacques Chrétien présenta sa femme à son ami. Le paysan, d’abord un peu interloqué par le costume bourgeois de Michel, se laissa enfin aller à la bonhomie franche de celui-ci ; il alla tirer dans le cellier un pot de vin du crû, et on causa le verre à la main.
Pendant que les deux hommes causaient et trinquaient, la ménagère allait et venait, rangeant tout dans la salle.
— Qu’est-ce que tu faisais donc, quand Jeanne et moi nous sommes arrivés ? dit Jacques.
— Je regardais le berceau de ta fille, et je me disais qu’il était bien large pour un seul enfant.
— Le fait est que deux y tiendraient à l’aise, répondit Jacques en riant.
— Ils y sont, et pas gênés du tout, fit la jeune femme avec un charmant sourire d’intelligence à Michel.
— Hein ? qu’est-ce que tu dis donc là, Jeannette ? demanda Jacques, en regardant son ami comme s’il avait mal entendu.
La jeune femme, sans répondre, se pencha en souriant sur le berceau ; elle se releva presque aussitôt, et, se retournant avec ce sourire ineffable des mères dont, seules, elles ont le secret :