— Marcel. Dès ce moment, l’enfant fut adopté par le jeune ménage. Michel resta quelques jours à Saint-Laurent-du-Pont. Un soir, après le souper, il annonça à ses amis qu’il avait réglé ses affaires, et qu’il comptait repartir pour Lyon le lendemain matin.

Tout en faisant ses affaires et en visitant ses anciens amis du village, Michel avait fait adroitement parler l’un et l’autre, sans jamais interroger personne directement, sur le compte de son ami. Tout se sait dans les petits endroits ; la vie y est en plein jour ; nul ne peut rien faire et presque rien penser sans que cela soit presque aussitôt connu de tout le monde.

Ajoutons, à la louange du jeune ménage, que chacun sembla s’accorder à faire son éloge. Jacques et sa femme étaient grandement considérés par tous leurs voisins, les plus riches comme les plus pauvres ; on vantait l’honnêteté de la jeune femme, la façon dont elle tenait la maison et savait s’acquitter de sa tâche ; quant à Jacques, c’était, au dire de tout le monde, un rude travailleur que rien ne rebutait. Adroit, habile, intelligent, d’une probité à toute épreuve, sa seule ambition, nous l’avons dit, était de prendre une ferme à son compte ; mais, malheureusement, il fallait beaucoup d’argent pour cela, et, bien qu’il eût certainement des économies, elles ne suffisaient pas pour lui permettre de réaliser son rêve.

Michel savait ce qu’il lui importait de savoir ; sa résolution fut prise aussitôt.

Il était riche comparativement. Il résolut de prêter son capital à Jacques Chrétien et de réaliser ainsi le rêve de son ami. En conséquence, il écrivit à Lyon à son notaire, lui donna ses instructions et attendit sa réponse. Cette réponse était arrivée la veille du jour où il avait résolu de quitter Saint-Laurent-du-Pont. Le notaire avait parfaitement compris ses intentions et s’y était conformé en tous points.

Donc, ce soir-là, après le dîner, lorsque Jeannette se fut retirée, les deux hommes restèrent en face l’un de l’autre, la bouteille entre eux deux et la pipe à la bouche. Michel entama la question.

Il connaissait son ami de longue date, et il savait comment le prendre. Ce n’était pas tout de lui offrir un prêt de trente-cinq mille francs ; il fallait le lui faire accepter.

Michel, son acte notarié à la main, lui expliqua avec soin toutes les clauses, et, après de longs débats, il réussit enfin à prouver à son ami que non seulement ils trouvaient tous deux dans cet acte toutes les garanties mutuelles nécessaires, mais encore il le convainquit que c’était lui, Michel, qui faisait une bonne affaire, et que Jacques lui rendait un grand service en acceptant son argent.

Une fois ces deux points arrêtés, Jacques signa joyeusement l’acte notarié, et Michel lui remit, séance tenante, trente-cinq mille francs, qui, joints à ce que possédait déjà le fermier, lui complétaient une somme ronde de quarante mille francs. Le lendemain, Michel Sauvage repartit pour Lyon. Lorsque Jacques raconta à sa femme ce qui s’était passé entre lui et son ami, celle-ci ne fut pas un instant dupe de l’ingénieuse supercherie de Michel ; elle le remercia et le bénit du fond du cœur, et, prenant dans ses bras l’enfant de leur ami, elle l’embrassa plusieurs fois avec cet emportement de la reconnaissance qui assurait à l’innocent une mère dévouée.

Quinze jours plus tard, Jacques signait son bail du domaine de Miribel et faisait commencer les travaux de la ferme.