C'était un homme d'une cinquantaine d'années, aux traits durs, accentués, mais empreints d'une rare franchise et d'une grande énergie; sa taille était haute, bien prise, vigoureusement charpentée, il se tenait droit et roide sur sa selle avec cette prestance assurée qui dénote les vieux soldats.

Ses compagnons appartenaient à la classe des Indios mansos, race abâtardie dans laquelle le sang indien et le sang espagnol se sont tellement mêlés, qu'il n'est plus possible de leur assigner un type caractéristique. Cependant la richesse de leurs vêtements et la façon dont ils cheminaient auprès du premier cavalier laissaient deviner qu'ils étaient pour lui des serviteurs de confiance, des hommes dont la fidélité était éprouvée de longue date, presque des amis enfin, et non des domestiques dans la brutale réception du mot. Autant qu'il est possible de reconnaître l'âge d'un Indien sur le visage duquel les traces de décrépitude sont presque toujours invisibles, ces deux hommes devaient avoir atteint le milieu de la vie, c'est-à-dire quarante à quarante-cinq ans.

Ces trois cavaliers venaient à peu de distance les uns des autres, l'air soucieux et triste; parfois ils jetaient autour d'eux un regard découragé, étouffaient un soupir et continuaient leur route la tête basse comme des hommes qui ont la conviction d'avoir entrepris une tâche au-dessus de leurs forces, mais que la volonté et surtout le dévouement poussent en avant quand même.

La présence de ces étrangers sur les rives du Rubio était du reste un de ces faits insolites que nul n'aurait pu expliquer, et qui certes aurait fort étonné les chasseurs ou les Indiens dont ils auraient été aperçus.

Dans les parages où ils se trouvaient, les animaux étaient rares, donc ils ne chassaient pas. Ces régions éloignées de toutes les zones civilisées, aboutissaient fatalement aux contrées inexplorées, dernier refuge des Indiens; ces hommes n'étaient donc pas des trafiquants ni des voyageurs ordinaires.

Quelle raison assez puissante les avaient déterminés à s'enfoncer ainsi dans le désert en aussi petit nombre, lorsque pour eux tout visage humain devait immanquablement être celui d'un ennemi?

Où allaient-ils? Que cherchaient-ils?

A cette double question, nul, si ce n'est ces hommes seuls, n'aurait osé répondre.

Cependant le gué avait été traversé; devant eux s'étendait une lande stérile et sablonneuse aboutissant à la gorge dont nous avons parlé plus haut.

Dans cette lande, pas un brin d'herbe ne verdissait; les rayons incandescents du soleil tombaient d'aplomb sur un sable brûlant qui rendait encore, s'il est possible, la chaleur plus lourde et plus étouffante.