Balle-Franche regarda passer ses compagnons sans faire un mouvement qui décelât sa présence; il était évident qu'il voulait que ceux-ci ignorassent qu'il était revenu sur ses pas et que les motifs qui le faisaient agir devaient demeurer un secret entre lui et Dieu.
Ce fut en vain qu'il chercha l'Aigle-Volant et l'Églantine parmi les gambucinos: les deux peaux rouges s'étaient séparés de la troupe. Cette absence parut contrarier vivement le chasseur; cependant, au bout d'un instant, ses traits se rassérénèrent, et il haussa les épaules de cette façon insouciante qui veut dire que l'homme a pris son parti d'une contrariété contre laquelle il n'y a pas à lutter.
Lorsque les gambucinos eurent disparu, le chasseur sortit de sa cachette; il écouta un instant le bruit de leurs pas, qui s'affaiblissait de plus en plus et qui bientôt finit par s'éteindre complètement dans le lointain.
Le chasseur se redressa.
—Bon, murmura-t-il d'un air satisfait, je puis maintenant agir à ma guise, sans craindre d'être troublée, à moins que l'Aigle-Volant et sa squaw ne soient restés à rôder aux environs. Bah! Nous verrons bien; d'ailleurs ce n'est pas probable, le chef a trop grande hâte de rejoindre sa tribu pour s'amuser à perdre son temps ici; allons toujours.
Sur ce, il jeta son rifle sur l'épaule, et se remit en route d'un pas léger et délibéré, sans cependant négliger complètement les précautions usitées au désert dans toute marche; car, la nuit, hommes ou fauves, les coureurs des bois savent qu'ils sont toujours surveillés par des ennemis invisibles.
Balle-Franche atteignit ainsi la lisière de la clairière où s'étaient passées les scènes dramatiques que nous avons rapportées dans la première partie de cette histoire, et au centre de laquelle il ne restait plus en ce moment qu'un homme enterré vivant, face à face avec ses crimes, sans espoir de secours possible et abandonné de la nature entière, sinon de Dieu. Le chasseur s'arrêta, s'étendit sur le sol, et regarda.
Un silence funèbre, silence de la tombe, planait sur la clairière; don Estevan les yeux agrandis par la peur, la poitrine oppressée par la terre qui se tassait autour de son corps par un mouvement lent et continuel, sentait l'air manquer peu à peu à ses poumons; ses tempes battaient à se rompre, le sang bouillonnait dans ses artères, des gouttelettes d'une sueur glacée perlaient à la racine de ses cheveux; un voile sanglant s'étendait sur sa vue, il se sentait mourir.
A ce moment suprême, où tout lui manquait à la fois, le misérable poussa un cri rauque et déchirant: deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de fièvre; sa main comme nous l'avons dit, se crispa nerveusement sur la crosse du pistolet laissé pour abréger son supplice, et il appuya le canon à sa tempe en murmurant avec un accent de désespoir indicible:
—Mon Dieu! Mon Dieu! Pardonnez-moi!