Don Estevan plissa ses lèvres pâles avec dédain; mais comprenant bientôt qu'il fallait tromper son sauveur s'il voulait qu'il lui continuât la protection dont en ce moment il ne pouvait encore se passer:

—C'est vrai, dit-il avec une feinte douceur, Dieu d'abord, vous ensuite.

—Moi, repartit Balle-Franche, j'ai accompli un devoir, payé une dette; maintenant nous sommes quittes. Vous m'avez, il y a dix ans, rendu un important service: aujourd'hui je vous sauve la vie; c'est un prêté pour un rendu; je vous dispense de toute reconnaissance, comme vous devez, de votre côté, m'en dispenser; à compter de cette heure nous ne nous connaissons plus, nos voies sont différentes.

—Allez-vous donc m'abandonner ainsi? fit-il avec un mouvement d'effroi dont il ne fut pas le maître.

—Que puis-je faire de plus?

—Tout.

—Je ne vous comprends pas.

—Mieux valait me laisser mourir dans la fosse, où vous même avez aidé à me descendre, que me sauver pour me condamner à mourir de faim dans ce désert, à devenir la proie des bêtes fauves ou à tomber entre les mains des Indiens. Vous le savez, Balle-Franche, dans la Prairie, un homme désarmé est un homme mort; vous ne me sauvez pas en ce moment, vous rendez mon agonie plus longue et plus douloureuse, puisque l'arme que, dans leur cruelle générosité, vos amis m'avaient laissée pour mettre fin a mes maux lorsque le courage et l'espoir me manqueraient, ne peut plus même me servir à présent.

—C'est juste murmura Balle-Franche.

Le chasseur baissa la tête sur sa poitrine et réfléchit profondément pendant quelques secondes.