—Un des lieux que je fréquentais le plus assidûment, dit-il, était la plaza Mayor; là, je visitais un evangelista, vieillard d'une cinquantaine d'années, doublé de juif et de lombard, qui, sous une apparence vénérable, cachait l'âme la plus vénale et le cœur le plus corrompu; ce coquin émérite, dans l'intérêt des mille commerces occultes auxquels il se livrait, et à cause de ses fonctions d'evangelista, connaissait à fond les secrets d'un nombre infini de familles et était au courant de toutes les infamies qui se commettent tous les jours dans cette immense capitale. Un jour que par hasard je me trouvais chez lui à l'oración, une jeune fille entra; cette jeune fille était belle, paraissait honnête; elle tremblait comme la feuille en mettant le pied dans l'antre du misérable; celui-ci lui fit son plus charmant sourire et lui demanda obséquieusement à quoi il pouvait lui servir: elle lança un regard timide autour d'elle et m'aperçut. Je ne sais pourquoi j'avais flairé un mystère; la tête sur la table, le front posé sur mes deux mains croisées, je feignais de dormir.—Cet homme? fit-elle en me désignant.—Oh! répondit l'evangelista, il est ivre de pulque; c'est un pauvre sous-officier sans importance; d'ailleurs, il dort.—Elle hésita; puis, semblant prendre tout à coup sa résolution, elle sortit un mince papier de sa poitrine.—Copiez cela, dit-elle à l'evangelista, je vous donnerai deux onces.—Le vieux coquin saisit le papier et le parcourut des yeux.—Mais ce n'est pas du castillan, cela, dit-il.—C'est du français, reprit-elle; que vous importe?—A moi, rien.—Il prépara son papier, ses plumes, et copia le billet sans plus d'observation; lorsque cela fut terminé, la jeune fille compara les deux billets, fit un sourire de satisfaction, déchira l'original, plia la copie en forme de lettre, dicta une adresse abrégée à l'evangelista; puis elle prit la lettre, la serra dans son corsage, et sortit après avoir payé le prix convenu que l'evangelista saisit avec joie, car il avait plus gagné en quelques minutes qu'il ne gagnait d'ordinaire en un mois. A peine la jeune fille eut-elle disparu, que je relevai la tête; mais l'evangelista me fit signe de reprendre ma première position: il avait entendu tourner la clef dans la serrure de la porte de sa bicoque; j'obéis, et bien m'en prit, car un homme entra presque aussitôt. Cet homme désirait évidemment ne pas être connu; il était embossé avec soin dans un large manteau; les ailes de son sombrero étaient rabattues sur ses yeux; il fit en entrant un geste de mécontentement.—Quel est cet homme? dit-il en me désignant.—Un pauvre diable, ivre, qui dort.—Une jeune fille sort d'ici.—C'est possible, répondit l'evangelista, mis sur ses gardes par cette question.—Pas de phrases ambigües, drôle, répondit l'étranger avec hauteur; je te connais et je te paye, ajouta-t-il en laissant tomber une lourde bourse sur la table; réponds. L'evangelista tressaillit; tous ses scrupules disparurent à la vue de l'or qui scintillait à travers les mailles de la bourse.—Une jeune fille sort d'ici, reprit l'inconnu.—Oui.—Que t'a-t-elle demandé?—De lui transcrire un billet écrit en français.—C'est bien, montre-moi ce billet.—Elle l'a plié en forme de lettre, a mis une adresse et l'a emporté.

—Je sais tout cela.—Alors?—Alors, repartit l'inconnu en ricanant, comme tu n'es pas un niais, tu as gardé une copie de ce billet, c'est cette copie que je veux voir. Je ne sais pourquoi la voix de cet homme m'avait frappé malgré moi; comme il me tournait à peu près le dos, j'en profitai pour faire à l'evangelista un signe qu'il comprit. —Je n'y ai pas songé, répondit-il. Il prit en disant ces mots une physionomie si naïvement niaise, que l'inconnu y fut trompé; il fit un geste de dépit.—Enfin, reprit-il, elle reviendra?—Je ne sais pas.—Je le sais, moi; chaque fois qu'elle viendra, tu conserveras une copie de ce qu'elle te fera écrire. C'est ici que doivent arriver les réponses de ces lettres?—Je l'ignore.—L'inconnu haussa les épaules. —Tu ne les remettras qu'après me les avoir montrées. A demain, et ne sois pas aussi sot qu'aujourd'hui, si tu veux que je me charge de ta fortune. L'evangelista grimaça un sourire. L'étranger se détourna pour sortir. Dans ce mouvement, un pan de son manteau s'accrocha après la table; les plis se dérangèrent et j'entrevis son visage; j'eus besoin de toute ma puissance sur moi-même pour ne pas pousser un cri en le reconnaissant: cet homme était don Estevan, votre frère. Il ramena son manteau sur son visage en étouffant une malédiction, et sortit. A peine fut-il dehors, que je me levai d'un bond; je verrouillai la porte, et me plaçant en face de l'evangelista:—A nous deux! lui dis-je. Il fit un geste de terreur; mon visage avait une expression terrible qui le fit reculer jusqu'au mur de sa bicoque en serrant la bourse qu'il venait de recevoir et que sans doute il supposait que je voulais lui voler.—Je suis un pauvre vieillard, me dit-il.—Où est la copie que tu as refusée à cet homme? répondis-je d'une voix brève. Il se baissa sur son pupitre, prit cette copie, et me la présenta sans dire un mot; je la lus en frémissant: j'avais compris.—Tiens, lui dis-je, en lui donnant une once, chaque fois tu me remettras le billet de la jeune fille, je te permets de le faire voir aussi à cet homme; seulement, retiens bien ceci: aucune des réponses écrites par l'individu qui sort d'ici ne doit être remise par toi à la jeune fille avant que je ne l'aie lue; je ne suis pas aussi riche que cet étranger, cependant je te payerai convenablement; tu me connais. Je n'ai plus qu'une chose à te dire: c'est que si tu me trahis, je te tuerai comme un chien. Je sortis. En refermant la porte, j'entendis l'evangelista murmurer a demi-voix:—¡Santa Virgen! Dans quel guêpier me suis-je fourré! Maintenant, voici la clef de ce mystère: la jeune fille que j'avais rencontrée chez l'evangelista était novice au couvent des Bernardines, où se trouvait votre fille; doña Laura, ne sachant à qui se fier, l'avait chargée de faire parvenir à don Francisco de Paulo Serrano...

—Mon beau-frère, son parrain! s'écria don Mariano.

—Celui-là même, continua don Leo; elle avait, dis-je, chargé doña Louisa, son amie, de faire parvenir au señor Serrano des billets dans lesquels elle lui révélait les machinations criminelles de son oncle, les persécutions auxquelles elle était en butte, en le suppliant, comme le meilleur ami de son père, de venir à son secours et de la prendre sous sa protection.

—Oh! Ma pauvre fille! murmura don Mariano.

—Don Estevan, reprit don Leo, par je ne sais quel moyen avait appris les intentions de votre fille; afin de bien connaître ses projets et le moment venu de pouvoir les renverser, il feignit de tout ignorer, laissa la jeune fille porter les lettres à l'evangelista, lisant les copies et faisant lui-même les réponses, par la raison toute simple que don Francisco ne recevait pas les lettres de votre fille, parce que don Estevan avait gagné son valet-de-chambre qui les lui rendaient toutes cachetées; cette habille perfidie aurait réussi sans nul doute si le hasard ou plutôt la Providence ne m'avait placé aussi à propos dans l'échoppe de l'evangelista.

—Oh! murmura don Mariano, cet homme était un monstre.

—Non, reprit don Leo; les circonstances l'obligèrent à aller beaucoup plus loin qu'il n'aurait peut-être voulu; rien ne prouve qu'il désirât la mort de votre fille.

—Que voulait-il donc alors?

—Votre fortune; en contraignant doña Laura à prendre le voile, il atteignait son but; malheureusement, comme cela arrive toujours lorsqu'on s'engage dans cette voie épineuse qui fatalement aboutit au crime, bien qu'il eût froidement calculé toutes les chances de réussite, il ne pouvait prévoir mon intervention dans l'exécution de ses projets, intervention qui devait le faire échouer et l'obliger à commettre un crime afin d'assurer leur réussite. Doña Laura, persuadée que la protection de don Francisco ne lui faillirait pas, suivait scrupuleusement les conseils que je lui faisais parvenir dans les billets que je lui écrivais au nom de l'ami auquel elle s'adressait; quant à moi, je me tenais prêt à agir aussitôt que le moment serait venu. Je n'entrerai dans aucuns détails à ce sujet. Doña Laura refusa, dans l'église même, de prononcer ses vœux: le scandale fut extrême; l'abbesse, furieuse, résolut d'en finir. La malheureuse jeune fille, endormie au moyen d'un puissant narcotique, fut toute vivante plongée au fond d'un in pace dans lequel elle devait mourir de faim.