On le nomme Iztlacat-expan, ou palais des prophètes: il sert de demeure au Amanani et aux chalchiuh—prêtres.—On ne saurait exprimer l'aspect mystérieux, triste et froid de cette résidence, dont les fenêtres sont garnies d'un treillage de jonc qui obstrue, tant ses mailles sont serrées, presque tout l'éclat du jour. Un silence morne règne continuellement dans cette enceinte; mais parfois, au milieu de la nuit, lorsque tout repose dans la ville, les Indiens endormis se réveillent terrifiés par d'étranges clameurs qui semblent sortir du Iztlacat-expan.

Quelle est la vie des hommes qui l'habitent? A quoi passent-ils leur temps? Nul ne le sait! Malheur à l'imprudent qui, curieux de s'instruire sur ce point, chercherait à surprendre des secrets qu'il doit ignorer; la vengeance des prêtres offensés serait implacable.

Si le vœu de chasteté est imposé aux vestales, il n'en est pas de même à l'égard du grand-prêtre et de ses prêtres; cependant, nous devons faire observer qu'il en est bien peu qui se marient, tous s'abstiennent, au moins ostensiblement, d'entretenir des liaisons avec l'autre sexe. Le noviciat des prêtres dure dix ans, ce n'est qu'après l'expiration de ce laps de temps, et après avoir subi des épreuves sans nombre, que les novices prennent le titre de chalchiuh. Jusque là, ils peuvent revenir sur leur détermination et embrasser une autre carrière; mais ce cas est extrêmement rare. Il est vrai que, s'ils profitaient de la faculté que leur accorde la loi, ils seraient infailliblement assassinés par leurs confrères qui craindraient de voir une partie de leurs secrets dévoilés au vulgaire. Du reste, les prêtres sont fort respectés des Indiens dont ils savent se faire aimer; on peut dire qu'après le chef, le Amanani est l'homme le plus puissant de la tribu.

Chez ces peuples où la religion est un si formidable levier, il est à remarquer que le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel n'entrent jamais en lutte; chacun sait jusqu'où vont ses attributions et suit la ligne qui lui est tracée, sans chercher à empiéter sur les droits de l'autre. Grâce à cette intelligente diplomatie, prêtres et chefs marchent de concert et doublent leurs forces.

L'Européen habitué au tumulte, au bruit et au mouvement des villes de l'Ancien-Monde, dont les rues sont constamment encombrées de voitures de toutes sortes et de passants affairés qui se heurtent, se choquent et se bousculent à chaque pas, serait étrangement surpris à l'aspect de l'intérieur d'une ville indienne. Là, pas de bruyantes voies de communication, bordées de boutiques magnifiques offrant à la curiosité ou à la convoitise des acheteurs et des filous ces superbes et éblouissant spécimens de l'industrie européenne. Là, pas de voitures, ni même de charrettes; le silence n'est troublé que par le pas de rares passants qui se hâtent de regagner leur demeure, et qui marchent avec la gravité empesée des savants ou des magistrats de tous pays.

Les maisons, qui toutes sont fermées hermétiquement, ne laissent au dehors transpirer aucun des bruits du dedans. La vie indienne est concentrée dans la famille; murée pour l'étranger, les mœurs sont patriarcales, et la voie publique ne devient jamais, ainsi que cela arrive trop souvent chez nous autres peuples civilisés, le théâtre honteux des disputes, des luttes ou des rixes des citoyens.

Les marchands se réunissent dans d'immenses bazars, où, jusqu'à midi, ils débitent leurs marchandises, c'est-à-dire leurs fruits, leurs légumes et leurs quartiers de viande; car tout autre commerce est inconnu chez les Indiens, chaque famille tissant et confectionnant elle-même ses vêtements et les objets, meubles ou ustensiles de ménages qui lui sont nécessaires; puis, lorsque le soleil est arrivé à la moitié de sa course, les bazars se ferment et les Indiens marchands, qui tous habitent la campagne, sortent de la ville pour n'y rentrer que le lendemain avec des denrées fraîches. Chacun fait sa provision pour la journée.

Chez les Indiens, les hommes ne travaillent jamais, ce sont les femmes qui, seules, sont chargées des achats, des soins du ménage et de la préparation de tout ce qui est indispensable à l'existence. Les hommes, trop fiers pour s'astreindre aux travaux d'intérieur, chassent ou font la guerre.

Le payement de ce que l'on vend ou de ce que l'on achète ne se fait pas, comme en Europe, au moyen d'espèces sonnantes qui, en général, ne sont connues ou acceptées que par les Indiens du littoral qui trafiquent avec les blancs, mais bien au moyen du libre échange qui se pratique chez toutes les tribus qui habitent l'intérieur des terres. Le moyen est des plus simples. L'acheteur troque un objet quelconque contre celui qu'il veut acquérir, et tout est dit.

Or, maintenant que nous avons fait connaître Quiepaa-Tani au lecteur, terminons ce chapitre en disant que Addick et ses compagnes, après avoir pendant assez longtemps erré à travers les rues désertes de la ville, étaient arrivés au Iztlacat-expan.