—Visages pâles, mes frères, dit-il de sa voix gutturale et sympathique, depuis plus d'une lune que nous sommes ensemble sur le même sentier, partageant les mêmes fatigues, dormant côte à côte, mangeant du produit de la même chasse, sans que le chef que vous avez admis à partager vos travaux et vos périls ait été jusqu'à ce jour admis à entrer aussi avant dans votre confiance qu'un ami doit y être; votre cœur est toujours pour lui resté fermé et entouré d'un nuage épais, vos projets lui sont aussi inconnus que le premier jour, les paroles que souffle votre poitrine sont et demeurent pour lui des énigmes indéchiffrables; cela est-il bien? Cela est-il juste? Non. Pourquoi m'avez-vous appelé, pourquoi m'avez-vous prié de vous accompagner, si je dois demeurer toujours pour vous un étranger? Jusqu'à présent j'ai renfermé dans mon cœur l'amertume que me causait votre conduite soupçonneuse; pas une plainte n'est montée de mon cœur à mes lèvres, en me voyant traité d'une manière si peu conforme à mon rang et aux relations que j'ai toujours entretenues avec vous; en ce moment même je continuerais à garder le silence, si mon amitié pour vous n'était pas plus forte que le ressentiment que me cause votre conduite peu généreuse à mon égard. Nous sommes sur la terre sainte des Indiens, le sol que nous foulons est sacré; des périls nous entourent, des embûches sans nombre sont tendues de toutes parts sous nos pas; comment vous aiderai-je à les conjurer si vos projets ne me sont enfin révélés, si je ne sais, en un mot, si le sentier que nous suivons est celui de la guerre ou celui de la chasse? Parlez avec franchise, ôtez la peau de votre cœur, de même que j'ai ôté celle du mien, éclairez-moi sur la conduite que vous avez l'intention de tenir et le but que vous vous proposez, afin que je vous aide de mes conseils si cela est nécessaire, et que, étant votre allié, je ne reste pas plus longtemps en dehors de vos délibérations, ce qui est honteux pour la nation à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, et indigne d'un guerrier tel que moi. J'ai dit, mes frères; j'attends votre réponse, qui, j'en suis convaincu, sera telle que doivent la faire des guerriers aussi sages et aussi expérimentés que vous l'êtes.
Pendant le long discours du chef comanche, Bon-Affût avait à plusieurs reprises donné des marques d'impatience, s'il n'avait craint de manquer aux règles de l'étiquette indienne en l'interrompant, certes il l'aurait fait; ce n'avait été qu'à grand-peine qu'il était parvenu à se contraindre et à conserver l'apparence impassible qui est de rigueur en semblable circonstance. Aussitôt que le chef eut repris sa place, le chasseur se leva, et après avoir salué d'un signe de tête les assistants, il prit la parole d'une voix ferme, et répondit en ces termes:
—Le Wacondah est grand, il tient dans sa main droite le cœur de tous les hommes, quelle que soit leur couleur: seul il peut connaître les intentions et lire dans leur âme. Les reproches que vous m'adressez, chef, ont une apparence de justice que je ne veux pas discuter avec vous; vous avez pu supposer, d'après la conduite que les circonstances m'ont jusqu'à présent contraint à tenir vis-à-vis de vous, que je ne vous accordais pas la confiance que vous méritez à si juste titre; il n'en est rien, j'attendais que l'heure de parler fût venue, non seulement pour vous expliquer mes intentions, mais encore pour réclamer votre aide et votre intervention. Vous désirez que je m'explique immédiatement, je vais le faire; mais peut-être eût-il mieux valu que vous attendissiez que cette forêt dans laquelle nous nous trouvons fût traverser.
—Je ferai observer à mon frère que je n'exige rien de lui; j'ai cru devoir lui faire certaines observations; s'il ne les trouve pas justes, son cœur est bon, il me pardonnera en songeant que je ne suis qu'un pauvre Indien dont l'intelligence est obscurcie par un nuage, et que je n'ai pas eu l'intention de le blesser.
—Non, non, chef, reprit vivement le chasseur; puisque nous sommes sur cette question, mieux vaut l'éclaircir tout de suite, afin de ne plus avoir à y revenir et que rien dorénavant ne s'élève entre nous.
—Je suis à la disposition de mon frère, prêt à l'entendre si cela lui plaît, et content d'attendre encore s'il le juge nécessaire.
—Je vous remercie, chef; mais je m'en tiens à ma résolution première, je préfère tout vous dire.
Le Comanche sourit avec finesse.
—Mon frère est bien résolu à parler? lui demanda-t-il.
—Oui.