Le vieux sachem reprit la parole:
—Le conseil est réuni, dit-il; deux chefs renommés arrivés ce matin seulement à Quiepaa-Tani, de retour d'un long voyage, ont, disent-ils, des communications importantes à faire aux sachems: qu'ils parlent nos oreilles sont ouvertes.
Nous n'entrerons pas ici dans les détails des discussions qui eurent lieu pendant ce conseil; nous ne rapporterons pas les discours prononcés par le Loup-Rouge et par Addick; cela nous entraînerait beaucoup trop loin et pourrait sembler fastidieux au lecteur. Qu'il suffise de dire que, bien que les passions des chefs fussent mises adroitement en jeu par les deux sachems qui avaient demandé la réunion, que parfois à de vives attaques il y eut de vives ripostes, nous nous bornerons à constater que tout se passa avec le décorum et la décence qui caractérisent les assemblées indiennes; que, bien que chacun défendit son opinion pied à pied, cependant personne ne sortit des limites du bon goût et du savoir-vivre, et nous résumerons les débats en constatant que le Loup-Rouge et Addick échouèrent complètement dans leurs projets, et que le bon sens, ou plutôt le mauvais vouloir de leurs collègues, les empêcha d'atteindre le but qu'ils se proposaient.
Le grand-prêtre, tout en feignant de prendre parti pour Addick, sut si bien embrouiller la question que le conseil déclara à l'unanimité que les deux jeunes filles blanches renfermées au palais des vierges du Soleil devaient être considérées, non pas comme pensionnaires du chef qui les avait amenées dans la ville, mais comme prisonnières de la confédération tout entière, et, comme telles, demeurer sous la garde de l'amantzin, auquel on intima l'ordre de les garder avec la plus grande vigilance et de ne laisser sous aucun prétexte pénétrer le jeune chef jusqu'à elles. Chinchcoatl, lorsqu'il avait insinué à Addick de s'adresser au conseil, savait pertinemment quel serait le résultat de cette démarche; mais, ne voulant pas se faire un ennemi du jeune homme en lui refusant sa demande, il avait adroitement décliné la responsabilité du refus en en rendant responsable le conseil tout entier et en mettant, grâce à cette manœuvre, Addick dans l'impossibilité de lui demander compte de sa conduite déloyale à son égard.
Le Loup-Rouge avait été plus heureux auprès du conseil: la raison en était simple, la communication qu'il faisait intéressait la ville. Le chef apache avait demandé qu'une troupe de cinq cents guerriers commandés par un chef renommé fût mise sous les armes pour veiller à la sûreté commune, compromise gravement par l'apparition aux environs de Quiepaa-Tani d'une quarantaine de visages pâles dont le but évidemment n'était autre que de surprendre la ville et de s'en emparer.
Les chefs accordèrent au Loup-Rouge ce qu'il demandait, et même beaucoup plus qu'il n'aurait osé l'espérer: au lieu de cinq cents guerriers, on arrêta que mille seraient choisis; que la moitié de ces guerriers, sous les ordres d'Atoyac, parcourrait la campagne dans tous les sens, afin de surveiller les approches de l'ennemi, tandis que l'autre moitié, sous le commandement immédiat du gouverneur, veillerait au dedans. Puis le conseil se sépara.
Le grand-prêtre s'approcha alors d'Atoyac et lui demanda si réellement il avait chez lui un tlacateotzin renommé. Celui-ci lui répondit qu'en effet, le jour même, un grand médecin yuma était arrivé à Quiepaa-Tani, et qu'il lui avait donné l'hospitalité dans son calli. L'Aigle-Volant se joignit alors à Atoyac pour assurer au grand-prêtre que ce médecin, qu'il connaissait depuis fort longtemps jouissait à juste titre d'une réputation fort étendue parmi les Indiens, et que lui-même lui avait vu faire des cures merveilleuses. L'amantzin n'avait aucune raison de se méfier de l'Aigle-Volant; il accorda donc la plus grande confiance à ses paroles et, séance tenante, il pria Atoyac de lui amener ce tlacateotzin dans le plus bref délai au palais des vierges du Soleil, afin de donner ses soins aux deux jeunes filles blanches placées sous sa tutelle par le conseil général de la nation, et dont la santé lui inspirait depuis quelque temps des craintes sérieuses.
Addick entendit ces paroles prononcées d'une voix assez haute, et, s'approchant rapidement du grand-prêtre:
—Que dit donc mon père? s'écria-t-il avec agitation.
—Je dis, répondit l'amantzin de sa voix doucereuse que les deux jeunes filles que mon fils a confiées à ma garde ont été éprouvées par le Wacondah, qui leur a envoyé le fléau de la maladie.