Une des choses qui, à notre avis, et à celui de personnes beaucoup mieux placées que nous pour juger sainement cette question, ont le plus influé sur la démoralisation de l'armée mexicaine, est la défense du duel entre militaires; il est défendu, sous des peines extrêmement sévères, à un officier de relever une insulte autrement qu'en paroles, même le cas échéant où il serait traité de lâche et souffleté: quel point d'honneur peut-il exister chez des hommes qui supportent sans sourciller les plus dégradantes injures?
Si les soldats mexicains sont plus braves que leurs chefs, la cause en est toute naturelle; ils se livrent journellement entre eux, sous le plus futile prétexte, des combats mortels au couteau, l'arme la plus redoutable qui soit, de sorte qu'ils ont pour la plupart le corps criblé de blessures.
Le résumé de tout ceci est que le moindre sous-officier des armées régulières d'Europe en sait davantage qu'un général mexicain, et que, en ligne, dix mille hommes de nos troupes déferont facilement une armée décuple mexicaine, si grand que soit d'ailleurs le courage individuel des soldats qui la composent; cela est fort triste, mais n'est malheureusement que trop vrai.
Cependant, de tous les côtés, les troupes, dont le rendez-vous général avait été assigné à Potosí, commençaient à affluer dans la ville.
Rien de navrant comme l'arrivé de ces détachements; la plupart étaient sans armes, à peine vêtus de pantalons et de jaquettes sales et en loques; les traits hâves et amaigris, accablés de fatigue pour la plupart, ils se traînaient avec peine, stimulés dans leur marche par les chicottes des sous-officiers, et attachés les uns aux autres comme des malfaiteurs.
Au fur et à mesure qu'ils arrivaient on les parquait en dehors de la ville, dans de grands hangars préparés exprès pour eux; on leur distribuait des vivres dont ils avaient un pressant besoin, puis, après un jour ou deux de repos, on leur donnait des vêtements et des armes; puis, une fois armés et revêtus de l'uniforme, immédiatement considérés comme soldats, ils complétaient les cadres des régiments d'ancienne formation, dont l'allure martiale et le vernis d'éducation militaire prêtait à l'illusion et encourageait la jactance des généraux, qui avec de tels hommes, se croyaient ou feignaient de se croire invincibles.
Ainsi qu'il l'avait annoncé, le général Santa-Anna avait quitté México pour se mettre en personne à la tête de l'armée destinée à opérer contre les Américains.
Il arriva à Potosí dix jours après nos voyageurs: il fit une entrée magnifique dans la ville, à la tête d'un nombreux état-major, étincelant de broderies d'or. Les rues avaient été pavoisées sur son passage, et il atteignit le Cabildo, préparé pour le recevoir, en traversant au pas de son cheval une foule innombrable qui le saluait sur son passage par des cris de joie enthousiastes, tandis que toutes les cloches sonnaient à grande volée, et que les gamins faisaient partir des bottes et des cohetes, qui çà et là brûlaient quelques rebozos, effrayaient les chevaux et éborgnaient les citadins paisibles.
Au Mexique, il n'y a pas de bonne fête sans pétards et sans feu d'artifice; seulement chacun tire son feu d'artifice à sa guise et au grand soleil.
Le général don Antonio López de Santa-Anna était, à cette époque, un homme de quarante-huit ans environ; sa taille était haute, bien prise, ses manières élégantes, son teint jaunâtre; ses traits avaient une noblesse remarquable; son front élevé et proéminent, son menton arrondi, son nez légèrement aquilin, sa bouche fine, mobile et un peu railleuse, ses yeux noirs, bien fendus et pleins de feu, donnaient à sa physionomie une expression extrêmement sympathique, complétée par une forêt de cheveux noirs et bouclés qui descendaient sur ses oreilles et ombrageaient ses pommettes, peut-être un peu trop saillantes.