Maintenant que le comte n'était plus seul avec elle, elle paraissait moins redouter de se trouver avec lui, parfois même elle semblait y prendre un certain plaisir; elle accueillait favorablement ses galanteries, souriait des saillies qui lui échappaient, et, en toutes circonstances, lui témoignait une entière confiance.
Mais c'était surtout au soi-disant baron qu'elle montrait une préférence marquée, soit que, le connaissant pour ce qu'il était réellement, elle le jugeât sans importance, soit que, par pur caprice de coquetterie féminine, elle se plût à jouer avec cette nature dont elle ne soupçonnait pas l'indomptable énergie, et voulût essayer sur le naïf jeune homme la puissance de ses charmes.
Dominique ne s'apercevait pas, ou feignait de ne pas s'apercevoir de ce manège de la jeune fille; d'une politesse exquise avec elle, d'une prévenance sans bornes, il demeurait cependant dans les strictes limites qu'il s'était posées à lui-même, ne se souciant pas de donner de la jalousie à un homme pour lequel il professait une sincère amitié et qu'il savait être sur le point d'épouser doña Dolores.
Quant à don Melchior, son caractère s'était de plus en plus assombri, ses absences étaient devenues plus longues et plus fréquentes, et, dans les rares occasions où le hasard le mettait en présence des deux jeunes gens, il répondait silencieusement à leur salut, sans daigner leur adresser la parole; définitivement, la répugnance qu'il avait tout d'abord éprouvée pour eux s'était, avec le temps, changée en une bonne et forte haine mexicaine.
Cependant les événements politiques marchaient avec une rapidité toujours croissante; les troupes de Juárez occupaient sérieusement la campagne; déjà des éclaireurs de son parti avaient paru aux environs de l'hacienda; on parlait vaguement de propriétés espagnoles prises d'assaut, pillées, livrées aux flammes, et dont les maîtres avaient été lâchement assassinés après avoir été mis à rançon par les guérilleros.
L'inquiétude était grande à l'Arenal: don Andrés de la Cruz, que sa qualité d'Espagnol ne rassurait que médiocrement sur l'avenir, prenait les précautions les plus exagérées pour ne pas être surpris par l'ennemi; la question de l'abandon de l'hacienda pour se retirer à Puebla avait même été plusieurs fois agitée, mais toujours elle avait été repoussée par don Melchior avec obstination.
Cependant, la conduite étrange que, depuis que le comte se trouvait dans l'hacienda, menait le jeune homme, son affectation à se tenir à l'écart, ses absences fréquentes et prolongées, et, plus que tout, les recommandations de don Olivier, dont la méfiance éveillée depuis longtemps sans doute, et reposant sur des faits connus de lui seul, avaient amené à l'hacienda la présence de Dominique sous le nom de baron de Meriadec, éveillaient les soupçons du comte, soupçons auxquels l'antipathie secrète qu'il éprouvait depuis le premier jour pour Melchior, donnaient presque la force d'une certitude.
Le comte, après de mûres réflexions, s'était résolu de faire part à Dominique et à Léo Carral de ses inquiétudes, lorsqu'un soir, en entrant dans le patio, il rencontra don Melchior à cheval, se dirigeant vers la porte de l'hacienda.
Le comte se demanda alors, comment à une heure aussi avancée (il était environ neuf heures du soir), don Melchior osait, par une nuit sans lune, se hasarder seul, dans la campagne, au risque de tomber dans une embuscade des guérilleros de Juárez, dont les éclaireurs, ce qu'il savait fort bien, rôdaient depuis quelques jours déjà aux environs de l'hacienda.
Cette nouvelle sortie du jeune homme, que rien ne motivait en apparence, dissipa les derniers doutes du comte, et l'affermit dans sa résolution, de prendre immédiatement conseil de ses deux confidents.