—Ne me parles jamais de ton frère, enfant, répondit le vieillard avec une énergie farouche, cet homme n'existe plus pour moi; tu n'as pas de frère, tu n'en as jamais eu! Pardonnes-moi de t'avoir trompé en te laissant croire que ce misérable faisait partie de notre famille; non ce monstre n'est pas mon fils, j'ai été abusé moi-même, en supposant que le même sang coulait dans ses veines et dans les miennes.
—Mon père, calmez-vous au nom du ciel, je vous en supplie!
—Viens, pauvre enfant, reprit-il en la serrant dans ses bras, ne me quittes pas, j'ai besoin de te sentir là, près de moi, pour ne pas me croire seul au monde, et pour avoir la force de surmonter mon désespoir; oh! Redis-moi encore que tu m'aimes, tu ne saurais comprendre combien ces paroles font du bien à mon cœur et apportent de soulagement à ma douleur.
Les guérilleros s'étaient dispersé dans toutes les parties de l'hacienda, pillant et dévastant, brisant les meubles et faisant sauter les serrures avec une dextérité qui témoignait d'une longue habitude, seulement, d'après les conventions faites, l'appartement du comte avait été respecté; Raimbaut et Ibarru relevés de leur longue faction par Léo Carral, s'occupaient activement à charger sur des mules les coffres et les valises du comte et de Dominique; les guérilleros les avaient pendant quelques instants regardés d'un air narquois, riant entre eux de la façon maladroite dont les deux domestiques s'y prenaient pour charger les mules, puis ils avaient offert leurs bons offices à Raimbaut, bons offices que celui-ci avait bravement acceptés; alors ces mêmes hommes, qui sans le plus léger scrupule se seraient livrés au pillage de tous ces objets pour eux d'un grand prix, s'étaient activement occupés à les transporter et à les emballer avec le plus grand soin, sans que la pensée leur vînt un seul instant de soustraire la moindre chose.
Grâce à leur concours intelligent, les bagages des deux jeunes gens furent en fort peu de temps chargés sur trois mules, et Léo Carral n'eut plus qu'à veiller à ce que les chevaux nécessaires au voyage fussent sellés, ce qui en un tour de main fut accompli, tant los guérilleros mirent de hâte et de bonne volonté à aller chercher les chevaux au corral et à les amener dans la cour.
Léo Carral rentra alors dans le salon et annonça que tout était prêt pour le départ.
—Messieurs, nous partirons quand il vous plaira, dit le comte.
—Allons donc alors.
Ils sortirent du salon, entourés par les guérilleros qui marchaient auprès d'eux en poussant de grands cris, mais cependant sans oser les approcher de trop près, contenus, selon toute apparence, par le respect qu'ils portaient à leur chef.
Lorsque tous ceux qui devaient quitter l'hacienda furent à cheval, ainsi qu'une dizaine de guérilleros commandés par un bas officier et dont la mission était de servir d'escorte au retour à leur colonel, le guérillero s'adressa à ses soldats, en leur recommandant d'obéir en tout à don Melchior de la Cruz pendant son absence, puis il donna le signal du départ. En comptant les femmes et les enfants, la petite caravane se composait à peu près d'une soixantaine de personnes; c'était tout ce qui restait des deux cents serviteurs de l'hacienda.