—Et moi de même, mais de quoi causerons-nous? fit observer Dominique.

—Tenez, si vous le voulez je vous conterai une aventure, ou une histoire: donnez-lui le nom que vous voudrez, que j'ai entendu aujourd'hui même et dont je vous garantis l'exactitude, car celui qui me l'a rapportée, homme que je connais depuis fort longtemps y a joué un rôle.

—Pourquoi ne pas nous conter votre propre histoire, don Adolfo? Elle doit être remplie de péripéties émouvantes et d'incidents fort curieux, dit le comte avec intention.

—Eh bien, voilà ce qui vous trompe, mon cher comte, répondit Olivier avec bonhomie, rien de plus terre à terre et de moins émouvant au contraire que ce qu'il vous plaît de nommer mon histoire; c'est à peu près celle de tous les contrebandiers; car vous savez, n'est-ce pas, dit-il d'un ton de confidence, que je ne suis pas autre chose? Notre existence est à tous la même: nous rusons pour passer les marchandises qu'on nous confie et la douane ruse pour nous en empêcher et les saisir, de la des conflits qui parfois mais rarement, grâce à Dieu, deviennent sanglants; voici en substance l'histoire que vous me demandiez, mon cher comte; vous voyez qu'elle n'a rien en soi d'essentiellement intéressant.

—Je n'insiste pas, cher don Adolfo, répondit le comte avec un sourire; passons outre, s'il vous plaît.

—Alors, dit Dominique à l'aventurier, vous êtes libre de commencer votre histoire lorsque cela vous plaira.

Olivier remplit un verre à champagne de refino de Cataluña, le vida d'un trait et frappant sur la table avec le manche d'un couteau.

—Attention, messieurs, dit-il; je commence: Je dois avant tout, reprit-il, réclamer votre indulgence, pour certaines lacunes et surtout pour quelques points obscurs qui se trouveront dans ce récit; je vous répète que je ne fais que redire ce qui m'a été conté à moi-même, que par conséquent il y a beaucoup de choses que j'ignore et que je ne puis être rendu responsable des réticences faites probablement avec intention par le premier narrateur qui avait sans doute des motifs connus de lui seul pour laisser dans l'ombre certains incidents de cette histoire, fort curieuse, du reste, je vous l'affirme.

—Commencez, commencez, lui dirent-ils.

—Une autre difficulté se rencontre encore dans ce récit, continua-t-il imperturbablement; c'est que j'ignore complètement dans quel pays il s'est passé; mais ceci n'est que d'une importance relative, les hommes étant à peu près les mêmes partout, c'est-à dire, agités et gouvernés par des vices et des passions identiques; tout ce dont je crois être certain, c'est que le fait appartient au vieux monde, du reste vous en jugerez. Donc, il y avait en Allemagne, supposons si vous voulez que c'est en Allemagne que se passa cette véridique histoire, il y avait, disais-je, une famille riche et puissante dont la noblesse remontait aux temps les plus reculés; vous savez sans doute que la noblesse allemande est une des plus vieilles de l'Europe et que les traditions d'honneur se sont conservées chez elle presqu'intactes jusqu'à ce jour. Or, le prince de Oppenheim-Schlewig, nous le nommerons ainsi, le chef de cette famille était prince, avait deux fils, à peu près du même âge, il n'y avait que deux ou trois ans de différence entre eux; tous deux étaient beaux et doués d'une vive intelligence; ces deux jeunes gentilshommes avaient été élevés avec le plus grand soin, sous les yeux de leur père qui surveillait attentivement leur éducation. En Allemagne, ce n'est point comme en Amérique, le pouvoir du chef de la famille est fort étendu et surtout fort respecté; il y a quelque chose de réellement patriarcal dans la façon dont la discipline intérieure de la maison est maintenue; les jeunes gens profitaient des leçons qu'ils recevaient, mais avec l'âge, leurs caractères se dessinaient peu à peu plus nettement et bientôt il fut facile de reconnaître une différence bien tranchée entre eux, bien que tous deux fussent des gentilshommes accomplis dans la vulgaire acception du mot. Cependant leurs qualités morales, s'il m'est permis de me servir de cette expression différaient complètement: le premier était doux, affable, serviable, sérieux, attaché à ses devoirs et surtout pénétré à un point extrême de l'honneur de son nom; le second montrait des goûts tout différents, bien que fort orgueilleux et fort entiché de sa noblesse; cependant il ne craignait pas de compromettre le respect qu'il devait à son nom dans les tripots du plus bas étage et dans les sociétés les moins honorables, menant enfin la vie la plus dissipée et la plus orageuse. Le prince gémissait en secret des débordements de son fils cadet; plusieurs fois il l'avait appelé en sa présence et lui avait adressé de sévères remontrances; le jeune homme avait respectueusement écouté son père, lui avait promis de s'amender et avait continué de plus belle.