Le comte prit machinalement le manuscrit qui lui était présenté.

—Je comprends votre étonnement et votre épouvante, monsieur, continua le condamné, ces choses sont tellement horribles que, malgré leur cachet de vérité, les circonstances exceptionnelles où elles ont été écrites, et l'autorité des personnes qui ont signé après lecture, elles courent le risque d'être révoquées en doute; aussi je veux vous mettre à l'abri de tout soupçon d'imposture, monsieur le comte, en ajoutant à ce manuscrit ce qu'on est convenu de nommer des pièces à l'appui, et que moi j'appellerai des preuves irrécusables.

—Vous avez des preuves? dit le comte en tressaillant.

—J'en ai. Donnez-vous la peine d'ouvrir ce portefeuille; il contient vingt et quelques lettres de votre beau-frère, adressées à moi et toutes se rapportant aux faits racontés dans ce manuscrit.

—Oh! Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria le comte en joignant les mains; mais se tournant tout à coup vers Bras-Rouge: Ceci est bien étrange, dit-il.

Le condamné sourit.

—Je vous comprends, répondit-il, vous vous demandez, n'est-ce pas, comment il se fait que, détenteur de lettres aussi compromettantes pour le prince d'Oppenheim, celui-ci ne se soit pas servi de la puissance qu'il possède pour me faire disparaître et rentrer en possession de ces preuves de sa culpabilité.

—En effet, répondit le comte étonné de se voir si bien deviné, le prince, mon beau-frère, est un homme d'une prudence extrême, il avait un trop grand intérêt à anéantir ces preuves accablantes pour lui.

—Certes, et il n'eût pas manqué, j'en suis convaincu, à employer les moyens les plus expéditifs pour réussir à cela; mais d'abord le prince ignorait que ces preuves fussent restées entre mes mains. Voici comment; chaque fois que, dans une lettre, il m'assignait un rendez-vous, dès qu'il arrivait je brûlais en sa présence une lettre en tout semblable à celle que j'avais reçue de lui, pour lui prouver avec quelle bonne foi j'agissais et quelle confiance j'avais en lui, de sorte que jamais il n'a supposé que je les eusse conservées; ensuite, aussitôt après l'accouchement de votre belle-sœur, supposant avec raison que le prince étant parvenu à son but, désirerait se défaire de moi, je le prévins en quittant le pays à l'improviste; je demeurai pendant trois ans à l'étranger. Au bout de ce temps, je fis courir le bruit de ma mort; je m'arrangeai de façon à ce que cette nouvelle parvint au prince, tout naturellement, et comme une chose certaine; puis je revins ici. Le prince n'avait jamais su mon nom; nous autres gentilshommes d'aventure, nous avons la coutume non seulement de changer souvent de pseudonyme, car l'incognito est pour nous une sauvegarde, mais encore d'en porter toujours trois ou quatre à la fois afin d'établir à notre égard une confusion, grâce à laquelle nous nous trouvons parfaitement en sûreté; en sorte que malgré ses démarches, si, ce que j'ignore, le prince en a tenté jamais, il n'a pas réussi, je ne dirai pas à me découvrir, mais seulement à constater mon existence.

—Mais dans quel but aviez-vous conservé ces lettres?