Çà et là, plusieurs hommes roulés dans leurs zarapés, la tête à l'ombre et les pieds au soleil, dormaient, suivant l'expression espagnole, à pierna suelta.

Ces hommes étaient des guérilleros; une sentinelle à demi endormie, appuyée sur sa lance et adossée au mur, était censée veiller sur les armes de la cuadrilla, rangées en faisceau.

Sous le portillo même, un officier assis sur un hamac qu'il balançait avec les pieds, raclait désespérément un jarabe, en roucoulant d'une voix éraillée les paroles langoureusement amoureuses d'un triste.

Un gros petit homme, ventru et bouffi, aux yeux gris pleins de malice et à la physionomie railleuse, sortit de la venta et s'approcha du hamac.

—Señor don Felipe, dit-il en saluant respectueusement le musicien improvisé, ne voulez-vous donc pas dîner?

—Señor ventero, répondit l'officier d'un ton rogue, lorsque vous me parlez, vous pourriez, il me semble, être plus respectueux à mon égard et me donner le titre auquel j'ai droit, c'est-à-dire me nommer colonel.

—Excusez-moi, seigneurie, répondit l'hôte avec une nouvelle salutation plus profonde que la première, je suis ventero, moi, c'est-à-dire fort peu au courant des grades militaires.

—C'est bien, vous êtes excusé! Je ne dînerai pas encore, j'attends une personne, qui n'est pas arrivée mais qui ne saurait tarder à paraître.

—Voilà qui est certes bien malheureux! Señor colonel don Felipe, reprit le ventero; un repas que j'avais confectionné avec tant de soin: tout sera gâté, perdu.

—Ce serait un malheur, mais qu'y faire? Ma foi! Dressez le couvert, il y a assez longtemps que j'attends, j'ai un trop formidable appétit pour différer mon repas davantage.