Cette conversation si calme entre deux hommes sur le point de s'entre égorger, ce testament de mort fait si froidement et dont l'exécution est confiée en cas de mort de l'un des adversaires, à celui qui doit survivre, montre une des faces les plus étranges du caractère mexicain, car ces détails sont de la plus rigoureuse exactitude; bien que fort brave naturellement, le Mexicain redoute la mort, ce sentiment est inné chez lui; mais le moment venu de risquer définitivement sa vie et même de la perdre, nul n'accepte avec plus de philosophie, disons mieux, avec plus d'indifférence, cette dure alternative et n'accomplit plus insouciamment ce sacrifice qui, chez les autres peuples, n'est jamais envisagé sans un certain effroi et un instinctif tressaillement nerveux.
Quant au duel, les lois mexicaines le prohibent même dans l'armée entre officiers; de là tant d'assassinats et de guet-apens qui se commettent pour laver des affronts reçus et impossibles à venger autrement; seuls, les léperos et les gens du peuple se battent au couteau.
Ce combat parfaitement réglé a ses lois dont il n'est pas permis de s'écarter; les adversaires font leurs conditions sur la longueur de la lame afin de convenir à l'avance de la profondeur des blessures qui seront faites; on se bat à un pouce, à deux pouces, à la moitié ou à la totalité de la lame selon la gravité de l'insulte; les combattants placent leur pouce sur la lame du couteau à la longueur convenue, et tout est dit.
Don Felipe et don Jaime avaient dégrafé leurs sabres devenus inutiles et s'étaient armés du long couteau que tout Mexicain porte à la botte droite; après s'être débarrassés de leurs manteaux, ils les avaient roulés autour de leur bras gauche en ayant soin d'en laisser pendre une petite partie en forme de rideau; c'est avec ce bras ainsi garanti qu'on pare les coups qui sont portés. Puis, les deux hommes tombèrent en garde, les jambes écartées et légèrement pliées, le corps penché en avant, le bras gauche étendu à demi et la lame du couteau cachée derrière le manteau.
Le combat commença aussitôt avec un acharnement égal des deux parts.
Les deux hommes tournaient et bondissaient autour l'un de l'autre, avançant et reculant comme deux bêtes fauves.
L'œil dans l'œil, les lèvres serrées, la poitrine haletante.
C'était bien un combat à mort qu'ils se livraient.
Don Felipe possédait, à un degré extrême, la science de cette arme dangereuse; plusieurs fois son adversaire vit l'éclair bleuâtre de l'acier éblouir ses regards et sentit la pointe aiguë du couteau s'enfoncer légèrement dans ses chairs; mais, plus calme que le guérillero, il laissait celui-ci s'épuiser en vains efforts attendant avec la patience d'un tigre aux aguets, le moment favorable d'en finir d'un seul coup.
Plusieurs fois, harassés de fatigue, ils s'arrêtèrent d'un commun accord pour se précipiter ensuite l'un contre l'autre avec une nouvelle furie.