La salle à manger de l'hacienda del Arenal était une vaste pièce longue, éclairée par des fenêtres en ogives à vitraux coloriés et dont les murs, recouverts de boiseries en chêne rendu noir par le temps, lui donnaient l'apparence d'un de ces réfectoires de Chartreux du quinzième siècle; une immense table en fer à cheval, entourée de bancs sauf à la partie supérieure, tenait tout le milieu de la pièce.
Lorsque le comte de la Saulay pénétra dans la salle à manger, la plupart des convives, au nombre de vingt à vingt-cinq, s'y trouvaient réunis.
Don Andrés, de même que beaucoup de grands propriétaires mexicains, avait conservé, sur ses domaines, la coutume de faire manger ses gens à la même table que lui.
Cette coutume patriarcale, tombée depuis longtemps déjà en désuétude en France, était cependant, à notre avis, une des meilleures que nous aient léguées nos pères; cette vie en commun resserrait les liens qui attachent les maîtres aux domestiques et les inféodait pour ainsi dire à la famille, dont ils partageaient jusqu'à un certain point, la vie intime.
Don Andrés de la Cruz se tenait debout au fond de la salle, entre doña Dolores sa fille, et don Melchior, son fils.
Nous ne dirons rien de doña Dolores que le lecteur connaît déjà; don Melchior était un jeune homme du même âge à peu près que le comte: sa taille élevée, ses membres robustes, en faisaient un beau cavalier, dans la vulgaire expression du mot; ses traits étaient mâles, caractérisés, sa barbe noire et bien fournie. Il avait l'œil grand, bien ouvert, le regard fixe et perçant, son teint fort brun était légèrement olivâtre, le son de sa voix un peu rude, son accent bref et cassant, sa physionomie sombre, dont l'expression, à la plus légère émotion, devenait menaçante et hautaine. Du reste, son geste était noble et ses manières extrêmement distinguées, il portait le costume mexicain dans toute sa pureté.
Aussitôt que les présentations eurent été faites par don Andrés, les convives prirent place; l'hacendero, après avoir fait asseoir Ludovic à sa droite, auprès de sa fille, fit un signe à celle-ci; elle dit le bénédicité; les convives répétèrent amen et le repas commença.
Les Mexicains, de même que leurs ancêtres Espagnols, sont fort sobres, ils ne boivent pas pendant les repas; ce n'est que lorsque les dulces ou confitures sont apportées, c'est-à-dire au dessert, que des vases contenant de l'eau sont placés sur la table.
Par une attention délicate, don Andrés avait fait servir du vin à son hôte Français, qui était servi par son valet de chambre, debout derrière lui, à l'ébahissement général des assistants.
Le repas fut silencieux, malgré les efforts répétés de don Andrés pour tâcher d'animer la conversation; le comte et don Melchior se bornaient à échanger entre eux quelques phrases de politesse banale et se taisaient. Doña Dolores était pâle, elle paraissait souffrante, mangeait à peine et ne soufflait mot.