Une ou deux fois don Andrés, qui comprenait fort bien ce que cette conduite avait d'inconvenant et surtout de peu poli pour son hôte, avait essayé d'excuser son fils, en rejetant sur des occupations fort sérieuses et qui l'absorbaient complètement cette apparente impolitesse; mais le comte lui avait répondu que don Melchior lui paraissait un charmant cavalier, qu'il ne voyait rien que de très naturel dans sa manière d'agir à son égard, que le sans-façon même qu'il montrait était pour lui une preuve de l'amitié qu'il lui témoignait en le traitant non comme un étranger, mais comme un ami et comme un parent, et qu'il serait désespéré que, à cause de lui, le señor don Melchior fît la moindre violence à ses habitudes.

Don Andrés, sans être dupe de l'apparente mansuétude de son hôte, avait jugé prudent de ne pas insister sur ce sujet et tout avait été dit.

Don Melchior était craint et redouté de tous les peones de l'hacienda et, selon toute apparence, de son père lui-même.

Il était évident que ce sombre jeune homme exerçait sur tout ce qui l'entourait une puissance qui pour être occulte n'en était peut-être que plus redoutable, mais personne n'osait se plaindre, et le comte, qui seul aurait pu risquer quelques observations, ne se souciait nullement d'en faire, par la raison toute simple que se considérant comme étranger, de passage pour quelques jours seulement au Mexique, il n'éprouvait aucun goût à se mêler à des affaires ou à des intrigues qui ne le regardaient pas et qui ne devaient en aucune façon le toucher.

Près de deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée du jeune homme à l'hacienda; le temps s'était passé en lectures, ou en promenades faites aux environs, en compagnie presque toujours du mayordomo de l'hacienda, homme d'une quarantaine d'années, à la figure franche et ouverte, à la taille courte et trapue, aux membres vigoureux, qui paraissait jouir d'une grande privauté auprès de ses maîtres.

Ce mayordomo nommé Léo Carral s'était épris d'une grande affection pour ce jeune Français dont la gaieté inépuisable et la libéralité lui avaient touché le cœur.

Il prenait plaisir pendant leurs longues courses dans la plaine à perfectionner le comte dans l'art de l'équitation, lui faisait comprendre les défectuosités des principes de l'école française et s'appliquait à en faire, comme il avait la prétention justifiée du reste de l'être lui-même, un véritable hombre de a caballo et un jinete de première force.

Nous devons ajouter que son élève profitait parfaitement de ses leçons, et non seulement était en peu de temps devenu un parfait cavalier, mais encore, grâce toujours au digne mayordomo, un tireur émérite.

Le comte avait, d'après les conseils de son professeur, adopté depuis peu le costume mexicain, costume élégant, commode et qu'il portait avec une grâce sans pareille.

Don Andrés de la Cruz s'était joyeusement frotté les mains en voyant celui qu'il considérait déjà presque comme son gendre, prendre le costume du pays, preuve à ses yeux certaine de l'intention du comte de se fixer au Mexique; il avait même à cette occasion essayé d'amener adroitement la conversation sur le sujet qui lui tenait le plus au cœur, c'est-à-dire le mariage du jeune homme avec doña Dolores. Mais le comte toujours sur ses gardes avait, ainsi que plusieurs fois déjà il l'avait fait, évité ce sujet scabreux, et don Andrés s'était retiré en hochant la tête et eu murmurant: