«J'ai connu Henri à Paris, par sa mère, en 1882. Il avait déjà commencé à peindre avec notre ami René Princeteau et faisait, à la manière de ce dernier, de petits panneaux représentant des chevaux.
«Il a suivi avec moi les cours de l'atelier Bonnat, puis ceux de l'atelier Cormon où il étudiait de façon très suivie le matin, passant ses après-midi à peindre d'après nos modèles habituels: le père Cot, Carmen, Gabrielle, etc., soit dans mon petit jardin de la rue Ganneron, que j'ai habité 17 ans, soit chez M. Forest, propriétaire, rue Forest. Je ne crois pas avoir eu la moindre influence sur lui. Il venait fréquemment avec moi au Louvre, à Notre-Dame, à Saint-Séverin; mais, bien qu'il admirât l'art gothique, dont la vénération m'est restée, il manifestait déjà des préférences très marquées pour l'art japonais, l'art de Degas, de Manet et des Impressionnistes en général, de sorte qu'il échappa à l'atelier alors qu'il y travaillait encore.
«Ce qui m'a le plus vivement frappé chez lui est sa magnifique intelligence toujours en éveil, sa bonté extrême pour ceux qui l'aimaient et sa connaissance parfaite des hommes. Je ne l'ai jamais vu se tromper dans ses appréciations sur nos camarades. Il était incroyablement psychologue, ne se livrait qu'à ceux dont il avait éprouvé l'amitié et traitait parfois les autres avec un sans-façon voisin de la cruauté. D'une éducation parfaite quand il le voulait, il dévoilait un sens exact de la mesure en s'adaptant à tous les milieux.
«Je ne l'ai jamais connu ni exubérant ni ambitieux. Il était avant tout artiste et n'attachait, bien qu'il les recherchât, qu'une valeur très relative aux éloges. Il ne se montrait, dans l'intimité, que très rarement satisfait de ses travaux.»
Pour terminer ce chapitre, puis-je noter, enfin, ce court portrait physique et moral de Lautrec par un dernier de ses camarades?
«Il était non seulement très petit, mais difforme. La tête était lourde. Il traînait les jambes et s'appuyait sur une minuscule canne au manche recourbé, qu'il appelait lui même son «crochet à bottines». Il était très myope; son pince-nez ne le quittait pas. Il portait sa moustache et sa barbe mal taillées. Il avait la bouche épaisse, la lèvre inférieure pendante, toujours un peu baveuse, le nez assez fort, le regard souvent endormi, lourd; parfois, au contraire, étonnamment vif, curieux, rieur.
«Il lisait peu—ou presque pas. Assez bavard, il aimait fort plaisanter avec des amis. Pas lyrique, ni littéraire. Pas rosse, mais gouailleur, malicieux, très observateur, très passionné... Ah! je vois encore Lautrec passant toute sa matinée au musée de Bruxelles devant un portrait d'homme de Cranach! Quel enthousiasme! Enthousiasme jamais débordant, jamais méridional...»