D'autres cavernes de supplice ou d'autres champs de pitié, Lautrec les trouvait à la Souris ou au Hanneton. Il tombait là sur toutes les vieilles et toutes les jeunes gousses, sur toutes les tribades qui, en se léchant et en se pourléchant, brassaient des cartes, ou jetaient des dés sur la crasse d'un marbre cassé. C'étaient des profils et des splendides têtes de massacre, des gueules affaissées de vices, des bouts de nez de rates et des groins de truies. Lautrec exultait dans cette bauge; il se pâmait sur toute cette magnifique pourriture à dessiner et à peindre. Ah! ce n'étaient plus les filles des routes, les filles rudes et fortes comme des bêtes de halliers; des filles durcies par l'air, par la pluie, par le soleil, et qui vibrent avec des cuisses craquantes et des bras de lutteurs! Ce n'était plus du rire sain, des apostrophes en pleine joie, la face éclatée et rouge; c'était, ici, de l'extrait de marécage, des moisissures et des verdissures de cloaques, des lèvres flétries, des yeux en persiennes, des nuques courbées, des seins dévalant sur des ventres mous, contenus dans des corsets durs. C'était inédit à représenter cela; et personne, proprement, ne l'avait fait. Un aspect pittoresque et ignoble, mais d'une superbe expression de fumier humain. Lautrec se jeta dans ce purin; et il s'en enivra.

Chez Bruant, il devint aussi un hôte tenace. A ce moment-là, il se traînait partout, se balançant, se dandinant. Le grand diable, qui, d'un emploi au chemin de fer, s'était juché sur le tréteau des chansonniers, l'épais bougre de noir vêtu et lourdement cravaté de rouge, l'enchanta. Quel ténor bruyant et fort en gueule! Et puis Lautrec aimait les chansons de Bruant, les chansons niaises et radoteuses, tout le vieillot déjà et tout le sentimental de ces romances consacrées aux filles et à leurs souteneurs; tout ce suranné qu'on présente encore maintenant, faisandé, avarié, hors de toute vérité! et Lautrec ne faisait que suivre tout Paris, en fêtant le chantre bêlant des filles.

Au Divan japonais, au Clou, Lautrec prenait place également; et, là, le bouddha, toujours, observait, notait des visages et des attitudes. Il fut bientôt l'ami de cet ex-marchand d'olives, Sarrazin, qui participa à la célébrité de ce Montmartre d'hier. Ce petit comptable maigre, porteur d'un lorgnon, témoignait avant tout d'une inexplicable peur de la police; pourtant, c'était dans le sous-sol du Divan qu'on faisait le plus de bruit, donc rien à craindre; mais Sarrazin, poète à ses heures, ne se sentait pas de force, affaibli par les rimes, pour se colleter avec les flics. Aussi, il voulut un jour agrandir son établissement, surtout le rendre plus honnête; mais, en quelques mois, il fit faillite. Montmartre n'aime pas l'ordre!

Là-haut, au Moulin de la Galette, perché sur la Butte, Lautrec ne se montrait guère. Du reste, ce n'était pas, en ce temps-là, l'amusante réunion des fillettes et des gosses de Montmartre, midinettes et commis, que ce Moulin allait devenir plus tard; ce n'était pas le tournoiement d'une jeunesse aigrelette; ce n'était pas non plus le laisser-aller et l'abandon de gamines d'atelier, rompues mais vivaces; c'était un bal au-dessous, un bal à saladiers de vin, à putains mûres. Cela n'était point pour trop tenter Lautrec; et puis, ce bal juché au diable vauvert l'éloignait trop de son quartier général, établi dans les immédiats entours du Moulin-Rouge. Le Café de la place Blanche et le Rat mort étaient aussi les seuls acceptables restaurants de nuit; et cela lui suffisait. Au premier bal des Quat'z-Arts, à l'Elysée Montmartre (après la fin des bals des Incohérents), à ce premier bal organisé par le photographe Simonnet, Lautrec se déguisa en ouvrier lithographe, cotte bleue, un chapeau mou avec une pipe passée au travers. Et ce simple geste le ravit. Un tout petit coin de Montmartre, avec des plaisirs en somme peu renouvelés, cela, c'était sa vie, cela fut désormais toute sa vie. Il n'alla guère ensuite que par caprices vers d'autres spectacles.


DES SOUVENIRS SUR LA VIE

II

Quelques Sports

Bars et Maisons closes