Mais, à leur tour, les brûlots tapageaient, grondaient, ronflaient et trépidaient! Coup de pistolet! Derrière trois monstres, brûlés au ventre par une double flamme bleue, roulaient aussitôt, collés, trois monstres plus petits, obstinés, tenaces! Ainsi, dans la nuit, c'était une vraie ronde du Walpurgis, une randonnée bâclée par trois engins fous qui s'activaient furieusement et pétaradaient!

Cet heureux temps du cyclisme, Lautrec en a emporté aussi une bonne part avec lui. En ce temps-là, en son temps, on sacrifiait tout à la gloire des cyclistes. Nous n'avons pour cela qu'à évoquer nos souvenirs!

Puis, venaient les pleins étés, et Lautrec alors se mettait vite en route pour aller ramer et nager dans le bassin d'Arcachon.

Il adorait être nu, et il aimait les matelots qu'il rencontrait là-bas. Installé dans sa villa Denise, il prenait une vareuse, une casquette sans galon de commodore, et les pieds nus, son petit pantalon retroussé, il arpentait la plage. Il nageait bien, du reste; et se baigner, c'était, avec les beaux jours, un des seuls moments possibles de quitter Paris, pour aller là-bas «tremper et radouber sa carcasse!»

Et il aimait de plus en plus les bateaux. Il y en avait de toutes sortes dans cette baie d'Arcachon: des bateaux de pêcheurs, des pinasses à rames et à voiles, et des bateaux de plaisance. Lautrec eût voulu ainsi, sur un yacht, aller jusqu'au Japon. Cela fut un des persistants désirs de sa vie, qu'il ne réalisa pas; et, pourtant, avec un peu d'entêtement, il était riche, rien n'eût été plus aisé!

«Sportif» toujours, Lautrec encore suivait assidument, aux Folies-Bergère, les luttes, même quand elles tombaient dans le chiqué le plus sot. Mais là, après maintes discussions, le directeur d'alors, Marchand, était devenu sa bête noire, une vache! comme il disait; et je ne parvins jamais à les réconcilier. Ils montraient, tous les deux, il est vrai, mis en présence, un tel aimable caractère!

Je fis connaître à Lautrec les ténors du moment: Paul Pons, Laurent le Beaucairois, Hackenschmidt, etc., mais je dois dire que ce fut le phénoménal Apollon, le champion pour mille années peut-être des poids et haltères, qui l'enthousiasma. Ah! le rude gaillard, du reste; et c'est une chance, pour les leveurs de poids qui sont venus après lui et qui viendront, qu'on n'ait point pensé à peser exactement les formidables poids qu'il arrachait! Lautrec réalisa de beaux dessins d'après ce splendide Hercule. Que sont-ils devenus? Je ne les ai jamais revus.

Les luttes! Leur indéniable attrait!

C'est que le spectacle n'était pas alors seulement sur la scène, il était aussi dans la salle,—dans la salle surchauffée, surexcitée;—dans le promenoir surtout, où se coudoyaient les hommes et les filles, celles-ci dépitées, furieuses contre ces luttes qui passionnaient les hommes, qui les agrafaient sur le rebord des loges, qui les juchaient sur les banquettes, qui les étageaient en gradins de cris et d'apostrophes, alors qu'elles dardaient en vain leurs œillades et qu'elles balançaient frénétiquement leurs allures d'oies-Impérias!

Elles allaient, elles venaient, pressées par l'heure, faisant ressource de tous leurs feux; mais elles ne pouvaient disputer l'intérêt à ces masses de chair, pourtant pas belles, qui se heurtaient et s'emboutissaient, là-bas, sous les aveuglants rayons des projecteurs!