Quand Lautrec prit son premier atelier, seulement pour y travailler, à l'angle des rues Tourlaque et Caulaincourt, vers l'année 1887, il s'installa avec son ami le Docteur Bourges, au no 19 de la rue Fontaine. Mais il continua de dîner souvent avec sa mère, qui ne s'éloignait de Paris que pendant l'été.

De 1887 à 1891, Lautrec demeura ainsi avec le Docteur Bourges, le célèbre Bi, comme il l'avait surnommé; et de 1891 à la fin de 1893, tous deux allèrent habiter à côté, au no 21 de la même rue. Le Docteur Bourges faisait alors son internat dans les hôpitaux et ses premières recherches de laboratoire. Peut-être, Lautrec et lui, si unis, ne se fussent-ils jamais séparés, mais le Docteur Bourges se maria au début de l'année 1894. Du coup, tous deux, ils cessèrent aussi de voir fréquemment leurs amis qui les venaient voir quand ils demeuraient ensemble. Ces amis, c'étaient les peintres Henri Rachou et Anquetin, l'ingénieur Robin-Langlois et les Docteurs Dupré, Mosny, Wurtz et Caussade, et enfin M. Gabriel Tapié de Celeyran, alors interne chez Péan le théâtral, à l'hôpital international, sis rue de la Santé; M. Tapié de Celeyran, autre cousin germain de Lautrec, et aussi long et aussi mince que, lui, Lautrec, était court et gros. M. Gabriel Tapié de Celeyran, très reconnaissable, est représenté dans beaucoup de tableaux peints par Lautrec et dans un non moins grand nombre de ses lithographies.

Ah! ce premier atelier de la rue Tourlaque! Comme il était encombré de choses si hétéroclites! car Lautrec s'intéressait à tout: aux peintures de ses amis, à des faïences persanes, à des cages, etc., etc.; mais cependant, il était impossible de ne point voir, d'abord dans le fond de l'atelier, un comptoir de bar, sur lequel Lautrec aimait à préparer des cocktails pour lui-même et pour ses amis en visite. Car, avec lui, il fallait boire, et boire solidement. Alors, seulement, il vous estimait.

Préparer ses cocktails! Assurément, s'il avait eu en sa possession des cocktails tout faits, sa joie aurait été moindre. Couper des lamelles de citron, doser des essences et des alcools, piler de la glace, agiter le tout dans des gobelets, c'était pour Lautrec un total contentement; et il s'y appliquait avec une vive curiosité, inventant d'inédites recettes, dont, nouveau Borgia, il essayait l'effet sur ses amis. Et, comme il exultait, quand, pour le féliciter on claquait, à plusieurs reprises, de la langue! Et quelle fut sa joie, cette soirée, ou plutôt cette nuit, chez M. Thadée Natanson, où il enivra ainsi, à les coucher, ses amis Félix Fénéon, Tristan-Bernard, Romain Coolus, Maxime Dethomas et Francis Jourdain; lui, allant et venant, tout fier dans sa courte veste blanche de barman!

Il recevait souvent aussi ses amis chez le photographe Sescau, installé, à cette époque, place Pigalle; et, un soir, les ayant invités à manger du kanguroo, un simple agneau auquel on avait ajouté une queue de bœuf, il jeta, pour qu'on ne bût pas d'eau, des poissons rouges dans toutes les carafes.

Lautrec prenait un vif plaisir à organiser ces dîners, à distribuer des rôles. Il voyait la vie comme une vaste pantomime anglaise, avec chaque individu, chaque accessoire à sa place.

D'abord, il se divertissait à dessiner les menus: un croquis preste ou une composition qui tenait tout un côté de la page.

Tantôt, c'était un cheval de bois pour un menu Sylvain; tantôt le portrait de Sescau armé d'un tambourin, pour un dîner, rue Rodier; ou le portrait de Mlle Renée Vert, la modiste, à l'occasion d'un dîner des Indépendants; ou bien un croquis de souris, pour un déjeuner chez la divette Miss May Belfort, rue Clapeyron; etc., etc.

En 1897, Lautrec transporta son atelier dans l'avenue Frochot, une impasse bordée de petits pavillons et de jardinets. Mais il habita cette fois, rue de Douai, avec sa mère venue près de lui pour le soigner; car il commençait de se déséquilibrer. C'est là, par exemple, qu'un soir, dans la peur des microbes, il inonda de pétrole tout l'appartement. L'alcool, à forte dose, activant la virulence d'une grave maladie constitutionnelle, était cause de tout.