«Maintenant j’ai un portrait du Dr Gachet à expression navrée de notre temps.»...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

D’une lettre enfin à son frère Théo.

«Hier et avant hier j’ai peint le portrait de Mlle Gachet que tu verras j’espère bientôt, la robe est rose, le mur dans le fond vert avec un point orangé, le tapis rouge avec un point vert, le piano violet foncé, cela a 1m de haut sur 50 de large. (Mlle Gachet jouait du piano et de l’orgue. Le morceau favori, imposé par son père, était les Vêpres Siciliennes!)»...

*
* *

Cézanne, appelé à Pontoise par Pissarro, tombait en un milieu favorable. Le Dr Gachet ne demandait qu’à accueillir Cézanne, cet ami que lui amenait Pissarro. Du reste Pontoise abritait tout un groupe de peintres; et put former ce qu’on a appelé depuis l’école de Pontoise. Cordey, le bon vivant Cordey, le Cordey des plantureux repas, pour qui les seules occupations louables étaient la pêche à la ligne, la peinture et surtout les savoureuses goinfreries; Cordey, qui, encore plus que Sisley, eut un métier pictural à toutes petites touches; Vignon, un peintre trop injustement oublié; Guillaumin, le robuste Creusois; Pissarro,—étaient les plus ardents tenants de la peinture en plein air; et Cézanne, arrivant au milieu d’eux, trouvait enfin, mieux qu’au café Guerbois, les confrères qu’il méritait.

Du reste, son amitié pour Pissarro fut tout de suite certaine; et il s’installa avec lui à l’Ermitage, à Pontoise. Ensemble, ils parcoururent tous les champs de Pontoise à Auvers, descendant souvent aux bords de l’Oise, peignant des maisons, des cours de villages, des sentes aux choux, des bois et des prés. Les paysans qui sont bien moins bêtes que les amateurs connurent vite les deux peintres amis; et jamais ils ne vinrent les importuner. Quelquefois, ils regardaient les tableaux en passant et s’éloignaient sans rien dire; mais pas toujours sans remarquer; car c’est l’un de ces paysans qui me disait si justement un de ces étés derniers: «Monsieur, j’ai vu bien souvent les tableaux de MM. Cézanne et Pissarro. M. Pissarro, en travaillant, piquait (et mon paysan faisait le geste) et M. Cézanne plaquait (autre geste).»

Je vais désoler maintenant les amateurs sérieux en disant que les premiers amateurs des tableaux de Pissarro et de Cézanne, en ce coin bénit de Pontoise et d’Auvers, furent un ancien instituteur, M. Rouleau, et un épicier, rue de la Roche, à Pontoise, M. Rondès. Mais, bien entendu, le Dr Gachet restait le plus vigilant et le plus enthousiaste des amateurs.

Ce fut lui qui poussa Guillaumin et Cézanne à faire de l’eau-forte, à l’instigation de son ami Richard Lesclide, un journaliste, qui publiait un album: Paris à l’eau-forte. Il est vrai que si Guillaumin grava plusieurs planches, Cézanne, lui, s’en tint à trois planches en tout, pas une de plus: un paysage (reproduit dans le livre de M. Vollard);—une tête de femme (reproduite dans l’album consacré à Cézanne par M. M. Bernheim-Jeune); enfin le portrait de Guillaumin assis par terre, les bras croisés, gravé directement d’après nature et reproduit dans le livre de M. Théodore Duret: (Les peintres impressionnistes).

La vive joie de Cézanne fut de peindre continuellement en plein air, entraîné, on peut le dire, par son ami Pissarro, qui grava lui-même un jour (en 1874) le portrait de Cézanne, hirsute, avec sa casquette de chasseur de canards et une vaste houppelande de roulier, sa tenue pour affronter la bise et les frimas.