N’importe, combien sortent de ses mains aussi purs, aussi profonds, aussi porteurs de beauté que s’ils avaient été engendrés dans la joie! Et, devant tels de ses paysages, par exemple, n’avez-vous point compris que Cézanne, a, lui aussi, peu à peu arraché la vie aux arbres, aux ondes, aux roches, aux maisons, pour la transfuser dans ses peintures, dans les arbres, dans les ondes, dans les roches et dans les maisons, recréés par lui, dans le plus persévérant, le plus raisonnable et le plus pénétrant amour qui ait jamais gonflé le cœur d’un homme?
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Faut-il maintenant citer des toiles? A quoi bon? Il apparaît déjà une si parfaite unité dans cette vie de peintre, que c’est tout un ensemble qu’il conviendrait de nommer. Voici un homme qui a peint le Nu, le Paysage, le Portrait, la Nature morte. Si, cependant, vous aimez les détails, voici quelques noms de toiles, de l’année 1870 à l’année 1874: Une première Tentation de Saint Antoine; Scène de plein air; Les toits rouges; la Promenade; la Nouvelle Olympia (qui appartint au Docteur Gachet); l’homme au chapeau de paille; la Maison du pendu (collection Camondo, aujourd’hui au musée du Louvre); la Chaumière dans les arbres; la seconde Tentation de Saint Antoine; etc.
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C’est à ce moment que le père Tanguy connut Cézanne, dont il devait être à peu près le premier marchand.
Le père Tanguy! Figure anecdotique, ce brave homme garde la gloire d’avoir été le premier marchand, non seulement de Cézanne, mais encore de Van Gogh.
Breton et marié, il avait débuté à Paris comme employé à la Compagnie de l’Ouest. Puis, ce poste quitté, il avait pris celui de broyeur de couleurs dans la maison Edouard. Mais la nostalgie des champs le minait; et un jour le voici préparant les couleurs pour lui-même et les colportant ensuite à Fontainebleau, à Argenteuil, à Pontoise, partout où il était à peu près sûr de débusquer des peintres sur le motif. C’est ainsi qu’il connut Monet, Pissarro, Cézanne et Renoir.
Mais, par dessus le marché, Tanguy était un humanitaire ardent. On le trouve donc naturellement en 1871 parmi les fédérés. Il est pris. Grâce à un secours inespéré, il se tire tout de même de sa geôle. Et, revenu à Paris, il lâche la vente des couleurs, pour s’établir marchand de tableaux, rue Clauzel, une boutique dans laquelle il entasse des toiles de Cézanne et de Van Gogh.
Tableaux dont il ne tira d’ailleurs aucun profit; si bien que lors de son décès, en 1894, Octave Mirbeau ayant organisé une vente à l’hôtel Drouot, au profit de la veuve et des enfants de Tanguy, la vente produisit à peine, tous frais payés, 10.000 francs;—et des tableaux de Cézanne s’étaient vendus entre 45 francs et 215 francs.
Quel écart entre les prix de vente depuis! Mais les amateurs n’ont jamais de flair; ce sont des sortes de nigauds usés, vidés, ayant perdu complètement l’odorat et la vue. Cézanne, heureusement, pensait mieux de lui-même. Il écrivait à sa mère, le 26 septembre 1874: