Et Roujon, s’emparant d’un buste en plâtre calé sur son bureau, se coiffa, toujours hilare, du buste de Minerve!
VII CÉZANNE SE RETIRE DÉFINITIVEMENT A AIX
Somme toute, il faut bien le dire, Cézanne s’était lourdement ennuyé pendant tous ses séjours à Paris. Aux anciens amis ou plus simplement à ses camarades, il n’avait plus rien à dire. Il s’était encore plus détourné d’eux qu’ils ne se détournaient de lui. C’est sans regret qu’il songeait au jour prochain qu’il ne les reverrait plus. Les peintres plus jeunes ne l’intéressaient point davantage. Il était allé souvent au musée du Louvre; il savait à quoi s’en tenir maintenant sur les peintres représentés là, au hasard; des photographies, des gravures au besoin fixeraient d’ailleurs ses souvenirs. Enfin, il était malade.
Atteint du diabète, il devenait chaque jour plus hargneux, plus hypocondriaque. Il ne pouvait plus supporter une discussion; et les peintres, particulièrement, avec leurs idées courtes, le rebutaient. Dans ces conditions, il n’y avait vraiment plus qu’à se souhaiter un vrai havre de grâce, un asile loin des gêneurs. Et Aix, où il était certain de rejoindre une sœur dévouée, restée vieille fille et fort entendue à la vie, lui apparut comme le parfait lieu de repos qu’il pouvait désirer.
A Aix, il se réinstalla donc rue Boulegon, dans cette étroite rue, très provinciale, où son père autrefois avait eu sa banque. Au second étage, Cézanne retrouvait aussi son atelier. Sans doute, combien de fois s’y était-il irrité, parce que, de l’autre côté de la rue, une haute cheminée en briques lui envoyait des reflets rouges? Combien de toiles avait-il crevées là en recommandant à sa gouvernante, Mme Brémond, de «tout brûler» pendant qu’il serait sorti! N’importe! Là, au moins, on «lui foutrait la paix!» Tous ces Parisiens, avec leur Bouguereau, avec leur blague, il ne les verrait plus, jamais, jamais! Et si les peintres de l’ancien café Guerbois l’avaient bien dégoûté, ce Manet, ce Degas, ce Renoir, il n’avait pas plus de tendres souvenirs pour le vaniteux Zola, pour la vieille fille Goncourt et pour le léger plaisantin Daudet. Ce dernier, à un déjeuner de Provençaux, n’avait-il pas raillé Cézanne, qui, du reste, regimba très bien! En somme, le père Gachet, M. Théodore Duret, Pissarro et Choquet, c’était là «ce qu’il avait connu de mieux!» et tous les autres, c’était bien à piler dans le même panier, avec Bouguereau par dessus!
A Aix, tout de suite, Cézanne se confia entièrement à sa sœur, Mlle Marie Cézanne, et à sa gouvernante, Mme Brémond. Et, très vite, il se réjouit de sa détermination.
Car, il le répéta maintes fois les premiers temps, le monde, le boulevard, l’esprit parisien, tout cela l’avait terrifié,—comme le souci d’être vêtu à peu près proprement l’avait indigné. Cela datait de longtemps que les gens «bien mis» l’exaspéraient; et puis enfin qu’est-ce que Paris lui avait procuré en somme? Les théâtres? il n’y avait jamais mis les pieds; ces industries-là lui faisaient horreur. Les salons de peinture? Un amas de prétentieuses nullités, un cloaque de mauvaises huiles, une honte, enfin! Les hommes politiques? Çà, il pouvait se vanter de ne connaître aucun de ces malfaiteurs ou de ces niais! Alors, imbéciles pour imbéciles, les Aixois ne dépassant pas les Parisiens, autant retourner dans son coin, maintenant qu’il avait vu qu’on ne peignait pas mieux à Paris qu’ailleurs!
Je sais bien qu’à Aix Cézanne donnera le spectacle, que tout le monde alors peut voir, d’un vieillard qui «se laisse aller», et qui «n’a aucun souci de l’opinion publique». Les Aixois même encore aujourd’hui vous disent volontiers: «Cézanne! Il avait le regard en dedans; c’était un bonhomme singulier. Il «ne fréquentait pas!» Il portait la moustache sale, et le bouc mal tenu. Et il était chauve. Et puis, ceci encore, il avait le nez violet et des yeux rouges qui pleuraient tout le temps!»