«Il existait cependant une particularité d’ordre tout à fait supérieur dans ses œuvres, mais aussi précisément de telle sorte que le public en général, les littérateurs et même le commun des peintres ne peuvent d’abord ni comprendre, ni apprécier, puisque d’abord ils ne peuvent même pas la saisir, c’est la valeur en soi de la matière mise sur la toile, la puissance harmonieuse du coloris. Or les tableaux de Cézanne offrent une gamme de coloris d’une intensité très grande, d’une clarté extrême. Il s’en dégage une force indépendante du sujet, si bien qu’une nature morte—quelques pommes et une serviette sur une table—prendront de la grandeur, au même degré que pourra le faire une tête humaine ou un paysage avec la mer. Mais la qualité de la peinture en soi, où réside surtout la supériorité de Cézanne, n’étant point accessible aux spectateurs, tandis que ce qu’ils tenaient pour monstrueux, leur crevait les yeux, les rires, les sarcasmes, les injures, les haussements d’épaules, étaient les seuls témoignages que ses œuvres leur parussent mériter, et qu’aussi bien ils leur prodiguaient.»

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«Il continua à peindre de la façon la plus assidue, la plus tenace. Son cas est ainsi remarquable dans l’histoire de la peinture. Voilà un homme qui, en montrant ses œuvres, a été tellement maltraité, qu’il s’abstient de les remettre de nouveau sous les yeux du public. Rien ne peut lui laisser entrevoir que l’opinion changera à son égard dans un avenir prochain ou même jamais. Ce n’est donc pas pour ce qui miroite au regard de tant d’autres, le renom, les honneurs à acquérir qu’il travaille, puisque ces avantages lui paraissent définitivement refusés. Ce n’est pas non plus en vue d’un profit, puisque après l’horreur causée par ses œuvres, il n’a aucune chance d’en vendre, ou s’il en vend quelques-unes exceptionnellement, il n’en obtient qu’une somme infime. D’ailleurs, il n’a pas besoin de produire pour vivre comme tant d’autres qui, une fois engagés dans la carrière ont à lutter contre la misère. Il jouit, lui, d’une pension de son père qui l’alimente, en attendant le jour où l’héritage paternel le fera riche. Il ne continuera donc à peindre par aucun de ces motifs, qui décident généralement de la conduite des autres. Il continuera à peindre par vocation pure, par besoin de se satisfaire lui-même. Il peint parce qu’il est fait pour peindre. On a ainsi avec lui l’exemple d’un homme que son organisation mène à faire forcément une certaine besogne. Evidemment les yeux qu’il promenait sur les choses lui procuraient des sensations tellement particulières, qu’il éprouvait le besoin de les fixer par la peinture et qu’en le faisant, il ressentait le plaisir d’un besoin impérieux satisfait.

«Puisqu’il peint maintenant uniquement pour lui-même, il peindra de la manière, qui lui permettra le mieux d’obtenir la réussite difficile qu’il conçoit. Il n’y aura donc dans sa facture aucune trace de ce que l’on peut appeler le virtuosisme, il ne se permettra jamais ce travail facile du pinceau, donnant des à peu près. Il peint de la manière la plus serrée. Il tient au travail les yeux obstinément dirigés sur le modèle ou le motif, de manière à ce que chaque touche soit bien mise, pour contribuer à fixer sur la toile ce qu’il a devant les yeux. Il pousse si loin la probité à rendre sincèrement l’objet de sa vision, il a une telle horreur du travail fait de chic, que lorsque dans son exécution, il se trouve par endroits des points de la toile non couverts, il les laisse tels quels, sans penser à les recouvrir, par un travail postérieur, de reprises des parties d’abord négligées, auquel se livrent tous les autres.

«Son système le contraint à un labeur en quelque sorte acharné. Ses toiles en apparence les plus simples demandent un nombre considérable, souvent énorme de séances. Ses procédés ne lui permettent non plus d’obtenir cette réussite moyenne certaine, à laquelle les autres arrivent. Il abandonnera en route nombre de ses toiles, qui resteront à l’état d’esquisses ou d’ébauches, soit que l’effet recherché n’ait pu être obtenu, soit que les circonstances aient empêché de les mener à terme. Mais alors les œuvres parvenues à la réussite complète laisseront voir cette sorte de puissance, que donne l’accumulation d’un travail serré cependant resté large, procurant l’expression forte et directe.»

D’un autre côté, j’ai noté, d’après Huysmans, pour la manière de Cézanne «un hourdage furieux de vermillon et de jaune, de vert et de bleu, une peinture maçonnée avec une truelle, rebroussée par des roulis de pouce.»

Environ jusqu’à l’année 1880, Cézanne empâta, en effet, singulièrement ses toiles. Il s’acharnait dans des amas de couleurs, dans des reliefs de ton. Il cherchait la forme en entraînant sous sa brosse des limons de pâte. Aussi, disposait-il, près de son chevalet, des petits camions de couleurs pour pouvoir toujours accrocher à sa brosse de suffisantes boules qu’il forait, qu’il râtissait ensuite en fonçant vraiment dans la toile. Puis, las de «modeler cette sculpture», comme il disait lui-même, Cézanne, pendant une longue période, peignit doucement, lentement, en juxtaposant les tons les plus précieux (de la couleur toujours au bout de sa brosse), en les recouvrant aussi quelquefois de glacis très fins; ce qui ne l’empêcha point de revenir encore, plus tard, à la peinture en épaisseur.

Sa méthode de travail, vers 1899, par exemple, (au moment où il peignait le portrait de M. Vollard), elle est expliquée tout au long dans le chapitre que M. Vollard a intitulé: Mon portrait. C’est un chapitre très amusant et qui, quoique respectueux, détaille fort complètement tous les tics de Cézanne, toutes ses manies, toutes les circonstances favorables qui étaient nécessaires pour qu’il travaillât: bonne situation politique et militaire générale; état pacifique des entours de son atelier, sis alors rue Hégésippe-Moreau; les chiens muselés, M. Vollard, pendant la pose, immobile comme une pomme, etc. Sans doute, Cézanne, ainsi, n’apparaît pas comme un homme très sur de lui-même; il est très loin d’être un Olympien ou un rude lapin, comme M. Bonnat, par exemple; il a des colères soudaines et des angoisses inexpliquées; enfin, il est incivil et crédule. Certes; mais c’est qu’il était ainsi, vraiment; et tout cela à la fois. Rendons cet hommage à M. Vollard et à la Vérité!

Si vous voulez d’autres détails touchant la façon de peindre de Cézanne, sa palette, ses couleurs, etc., vous les trouverez dans le livre de M. Vollard: Paul Cézanne. Vous trouverez tout cela, et bien d’autres choses encore, qui font assurément de ce livre une sorte de roman très attachant et très substantiel.