Comment aussi va-t-il s’accorder avec son père et avec sa mère?
Comme le père Cézanne est riche, l’enfant est placé naturellement au collège de la ville, le collège Bourbon, devenu aujourd’hui le lycée Mignet. Ainsi qu’en toutes les villes, mêmes laides et sempiternelles bâtisses, grandes cours vides, nues. Avant tout, il faut attrister les enfants. Cela se produisit non moins naturellement pour Paul Cézanne, qui rencontra là ses premiers amis: Fortuné Marion, qui deviendra professeur à la Faculté des sciences de Marseille, archéologue et géologue et dont Cézanne fera le portrait en 1865; Collot, qui fut professeur à la Faculté des Sciences de Dijon; Numa Coste, publiciste; Baille, qui deviendra un «Bourgeois»; et enfin avec quelques autres, Emile Zola dont la mère est grecque, et dont le père, un gênois, est chargé de construire près d’Aix le barrage qui portera son nom.
Ces premières années de collège n’apportent que les seules joies des courses à travers champs, sur la route du Tholonet, aux Pinchinats, à la Sainte-Baume, à Saint-Antonin ou à Puy-Ricard.
Le 12 Novembre 1858, Paul Cézanne est reçu bachelier ès lettres, avec la mention assez bien. Il prend ensuite huit inscriptions en 1858-59 et 1859-60; et, le 29 novembre 1859, il passe le premier examen de bachelier en droit. Il est reçu.
Entre temps il a appris la musique au collège Bourbon, en compagnie de Zola et d’un camarade nommé Marguery, qui deviendra avoué à la Cour d’appel d’Aix. Leur professeur de musique fut Henry Poncet, ancien maître de chapelle de la métropole d’Aix (Saint-Sauveur), et père du Directeur actuel du Conservatoire: M. Joseph Poncet. Maintenant, par le recul, on ne voit pas très bien, je l’avoue, le grave Paul Cézanne jouant du piston! mais il est néanmoins acquis que Marguery, Zola et lui, Paul Cézanne, firent partie de la musique des Amateurs, qui avait la gloire de jouer aux processions et aux fêtes: Marguery, 1er piston; Paul Cézanne, 2e piston; et Emile Zola, clarinette.
Mieux encore, s’imagine-t-on Paul Cézanne dévoré de passion cynégétique? Cependant, une année, tandis qu’il préparait son droit, il prit un permis de chasse; et, sans s’estropier, heureusement, il partit de l’avant, essayant de tuer des petits oiseaux: alouettes, culs blancs, etc. Zola et un ami commun, Jacques Boyer, décédé notaire à Eyguières, chassèrent même un jour avec lui dans les plaines de Puy-Ricard; mais ils blaguèrent tout le temps Cézanne sur sa maladresse. «Tu es incapable de rien tuer, lui disaient-ils, tu manques tous les coups!»—On va bien voir!» répond Cézanne; et il jette son chapeau en l’air, épaule et va tirer; quand Zola le devance, et placé immédiatement sous le chapeau, le crible de petits plombs. Le chapeau retombe, mitraillé. Furieux, Cézanne s’empare alors de ce qui avait été son couvre-chef; et il se sauve à grandes enjambées. De ce jour-là, il fut dégoûté de la chasse; moins tenace que Tartarin, à qui Daudet prête une aventure de chasse à la casquette, sans avoir peut-être connu l’aventure arrivée à Cézanne.
Au fond, Paul Cézanne s’ennuyait malgré chasse et musique. Il faisait son droit, sans passion. Son père ambitionnait naturellement pour son fils une situation considérable, justement honorée par de séculaires hommages. Une charge de notaire ou d’avoué, par exemple. A Aix, on n’avait d’yeux que pour ces hauts magistrats des affaires. Paul Cézanne se laissait tirailler par son père, qui voulait imposer une situation, et par Zola qui, hanté déjà de gloire littéraire, ne pensait qu’à Paris. Mme Cézanne, la mère, n’avait pas une décisive autorité pour soutenir son fils; néanmoins elle put obtenir déjà que Paul entrerait à l’école du Musée d’Aix, pour y dessiner, puisqu’il le voulait; et, que maintenant, c’était là la seule chose qui pût l’intéresser.
Le premier professeur de Cézanne à cette école fut Joseph Gibert, mort en 1891. Il enseignait le modelage et le dessin d’après le modèle vivant. Un nommé Meissonier y posait souvent. Je possède une académie estompée par Paul Cézanne d’après ce modèle.
Mais un jour vint que Zola, installé enfin à Paris, réclama par d’enthousiastes lettres la venue de son ami Cézanne. On imagine quel accueil réserva le père Cézanne à ce désir de rejoindre Zola à Paris. Le désaccord éclata complet entre le père Cézanne et son fils qui ne demandait rien moins qu’à «mal tourner». Au reste, c’était plus simple: le père Cézanne n’entendait rien au dessin, à la peinture; et il exigeait que son fils fît ce qu’il ordonnait, c’est-à-dire qu’il se créât une situation honorée et rémunératrice. C’était bien le moins que l’argent gagné dans la chapellerie et dans la banque attirât sur lui, par son fils, d’estimables hommages.
Mais Aix, mais la situation future ne pouvaient plus retenir Cézanne.