—Ah! cette sotte accusation! nous dit un jour Rodin. Cette chose-là, parce que j’avais longuement modelé cette statue. Je voulais d’abord en faire un soldat blessé, s’appuyant sur une lance; et cela, d’après le soldat belge qui me servait de modèle. Et quelle patience je n’avais pas eue, malgré mon habileté! Je suis resté des mois et des mois sur cette œuvre; je me souviens encore, entre temps, de mes visites au musée de Naples, où je cherchais dans une statue d’Apollon la plus belle manière de placer l’appui de la jambe qui porte presque tout le poids du corps. Un moulage sur nature! Mais ils ne savent donc pas ce que cela donne, toujours! Mais il ne faut pas savoir pour se tromper si grossièrement! Le meilleur moyen de témoigner de ma loyauté professionnelle, je l’obtins en fournissant des photographies de mon modèle, dans la pose. Il y eut alors une sorte de consultation; quelques membres de l’Institut eux-mêmes soutinrent ma bonne foi; je fus renvoyé, comme on dit, des fins de l’accusation; on me gratifia même d’une troisième médaille. Mais je n’ai plus eu, par exemple, d’autre récompense. C’était fini: l’État, les sculpteurs et moi, nous ne devions plus nous entendre!

—Oui. Mais quelle revanche! dis-je. Cette statue, elle est partout, maintenant, dans tous les grands musées.

—Même à Lyon, où, exposée longtemps sur la place Bellecour, on se divertissait à la recouvrir d’ordures, jusqu’au jour récent où elle fut enfin placée—à l’abri!—dans le jardin du musée.

—Et ensuite vint votre Porte de l’Enfer?

—Oui. L’Age d’airain ayant attiré sur moi l’attention d’Antonin Proust et, par suite, de son sous-secrétaire d’État aux Beaux-Arts, Turquet, ils songèrent tous deux à me «commander quelque chose»; ils ne savaient pas trop quoi, à bien dire. Et Turquet était méfiant. L’histoire du prétendu moulage sur nature de l’Age d’airain l’avait, malgré tout, désagréablement impressionné. Ce sous-secrétaire d’État, on ne pouvait, certes, lui en vouloir; il tenait à savoir où il allait, à ne pas «commander à l’aveuglette». S’il se trompait, son ministre resterait en dehors, de toutes façons. Mais lui, il aventurait sa place. Alors, comme on prend des renseignements sur une bonne qu’on désire engager, Turquet prit des renseignements sur moi. Il s’entoura de nombreux avis, se fit donner des conseils. Que risquait-il? que ne risquait-il pas? J’étais au courant de ces terribles perplexités; et je m’en divertissais beaucoup. Mais comme tout doit avoir une fin, je me décidai à venir au secours de cet homme politique. Il ne savait pas quoi me commander! Eh bien! me lançant dans une aventure que je devinais, moi, interminable, je lui proposai—pour quelle somme dérisoire et bien loin de celle qu’on suppose encore maintenant!—de modeler une porte gigantesque, qui serait la Porte de l’Enfer; c’est-à-dire tout le détail le plus pathétique du grand poème dantesque. Mon interlocuteur me crut fou. Il y avait de quoi! Des centaines de personnages, alors qu’on s’en tient généralement dans une commande à beaucoup moins, n’est-ce pas? Il m’exprima son étonnement, sa stupeur. Il devait bien regretter maintenant d’être entré en pourparlers avec moi; et il maudissait assurément, intérieurement, les renseignements incomplets qu’il avait sur moi, et qui ne me représentaient pas, avant tout, comme une sorte d’artiste étrange, bizarre, à coup sûr halluciné, dont on ne pouvait rien tirer de raisonnable. Je m’amusai un instant de son émoi; puis, doucement, lentement, je lui dis que mon idée de cette Porte de l’Enfer, c’était son salut! Mais, assurément! repris-je; car, si l’on a pu m’accuser d’avoir moulé sur nature une statue grandeur nature, l’Age d’airain, il ne viendra à la pensée de personne, même pas du plus obtus de mes ennemis, de croire que j’ai moulé sur nature des centaines de statues pour les réduire ensuite aux dimensions qu’ils doivent avoir dans l’ensemble de ma porte! Je ne quittai pas des yeux Turquet. Il écouta, réfléchit, puis, bien entendu, sans faire allusion à la formidable entreprise que j’allais assumer, pour une somme relativement minime, il voulut bien se déclarer satisfait. Voilà la vraie histoire de ma première commande.

—Mais l’on s’étonne toujours que vous ne l’ayez pas livrée?

—Cela ne me surprend pas! Personne ne peut même supputer quelle somme d’argent il eût fallu pour terminer ce lourd travail! Je vous affirme, quant à moi, que je ne suis pas en reste avec l’État. J’ai travaillé bien au delà des acomptes qui me furent versés; car je n’ai jamais mesuré mon travail à l’argent reçu. Mais, c’est toujours la même chose: on devait s’impatienter, trouver que je n’allais pas assez vite, malgré toute ma vie consacrée alors à cette œuvre. Alors on ne m’a plus rien donné. Ah! les délais! tout est là! Il ne faut pas chercher, reprendre son travail, détruire des choses que l’on trouve mauvaises, en parfaire d’autres qui paraissent pour le commun absolument achevées. Cette histoire-là, c’est, du reste, l’histoire de toute ma vie. On a trouvé toujours que je n’arrivais pas à temps. On a longtemps répété que j’étais lent au travail. Lent! Pendant les travaux de l’Exposition de 1878, alors que j’étais employé par l’ornemaniste Legrain, il m’est arrivé souvent de modeler une figure grandeur naturelle en quelques heures! Mais voilà, oui, j’ai toujours été brouillé avec les dates; je n’ai jamais eu la notion du temps en exécutant mon œuvre.

La terminerai-je, un jour, cette Porte? C’est bien improbable! Et pourtant, il ne me faudrait que quelques mois, peut-être, deux ou trois au plus, pour l’achever. Vous savez que tous les moulages sont prêts, étiquetés, pour le jour qu’il plairait d’en demander le complet achèvement. Mais ce jour viendra-t-il jamais? Ce seraient de nouvelles sommes d’argent que devraient me verser les bureaux, et elles leur sont fort nécessaires pour tous les sculpteurs qui attendent des commandes... Bah! J’ai dispersé un peu partout les détails de ma Porte; cela est peut-être aussi bien, ainsi! Songez, qu’achevée, elle devrait être fondue en bronze; et la centaine de mille francs nécessaire, vous pensez bien que les bureaux ne me l’accorderaient jamais! En tous cas, je lègue à l’État mon œuvre; je suis donc largement quitte avec eux.

—Et pour les Bourgeois de Calais, autres ennuis, n’est-ce pas?