—Et Rochefort?

—Je le connus de bonne heure, lui aussi. Je garde son souvenir. Il avait une verve étonnante, un esprit à l’emporte-pièce, qui souvent me déconcertait. Je n’ai jamais, à bien dire, goûté les mots dont il abusait, véritablement. Mais je le sentais honnête, loyal, tout vif, et cela me plaisait;—et puis, et puis, il répétait qu’il aimait tellement l’art du XVIIIe siècle!

—Plus que l’art de son époque!

—Ah! certes! Là, il choppait rudement, maladroitement. Pour tout dire, lui qui connut tous les artistes de son temps, il n’en aima aucun. L’histoire de ses portraits en est, cela seulement, une preuve décisive. Il fut peint par Courbet, par Manet, par cent autres; eh bien! toujours, une fois son portrait achevé, il le montait dans son grenier ou... il le vendait. Mais le peintre avait sa revanche, quelquefois. Je me souviens ainsi de son portrait par Manet, qu’il me demanda de lui «retrouver», parce que Manet était, entre temps, devenu célèbre. Je lui dis où se trouvait ce portrait, dont on demandait maintenant vingt mille francs. Cela le fit reculer. Il se consola, du reste, aisément, de cette aventure, en continuant de mépriser l’art de son temps. Pour le buste que je fis de lui, de même il le laissa bien des années dans son grenier. Malgré tout, on ne pouvait pas lui en vouloir; il était si ardent, si spirituel, si entraînant!

—Mais vous savez que dans les dernières années de sa vie, son plus grand peintre, c’était Luc-Olivier Merson.

—Cela ne m’étonne pas! Je n’ai même jamais su, à vrai dire, si ses enthousiasmes n’étaient pas des boutades, et s’il n’avait pas pris en adoration le XVIIIe siècle, au hasard, pour paraître admirer quelque chose, comme tout le monde! Au fond, allez, il n’entendait absolument rien à l’Art; mais on pouvait parler de tant d’autres choses avec lui!

—Je sais que vous aimez certains tableaux de Meissonier; celui-là, c’était un autre autoritaire, comme Dalou.

—Oui, j’aime sa Rixe, sa Barricade, quelques autres tableaux encore. Je ne rougis pas de cette admiration-là. Mais l’homme était insupportable par son orgueil, par cette sorte d’hypertrophie de la vanité qui le poussait aux plus puériles sottises. Un jour, après avoir visité une église, en Italie, le cicerone me donne le registre des visiteurs à signer. Je trouve cette manie un peu ridicule; mais ça leur fait tant plaisir. Je signe; puis, machinalement, je lis des noms. Je tombe sur celui de Meissonier. Je le prononce à haute voix. Alors, avec emphase, le cicerone me jette: «C’est le nom du plus grand peintre de tous les temps anciens et modernes!» Cela me divertit. Je demande: «Mais qui vous a dit cela?» Et le cicerone de me répondre: «M. Meissonier lui-même!»

—Edmond de Goncourt était un autre orgueilleux de carrière!

—Certes! et c’est pourquoi je me trouvais quelquefois mal à l’aise chez lui. Puis il avait des bouderies de vieille fille; il était attendri, quand on parlait de lui, complaisamment; sec, quand on citait seulement les œuvres d’un autre. Il s’entendait fort mal avec Zola, un autre vaniteux, mais fort bien avec Daudet, qui, fin, subtil, savait le prendre même par le mauvais bout. Il savait, en un mot, briser d’une répartie ses colères, ses rancœurs; et Goncourt, tout penaud, était bien forcé d’être bon convive.