—Ah! celui-là était un rude homme, incisif et orgueilleux de sa pauvreté. Il la portait comme un panache. Il était plein d’amertume, sans doute, mais il réservait son fiel pour les gens et les choses médiocres de son époque. Nul n’admirait avec plus d’enthousiasme ce qui était admirable! Quand j’ai gravé son portrait, j’ai eu une joie profonde en cherchant à rendre ce masque résolu, entêté et tout empreint d’une coléreuse franchise!
—Et Puvis de Chavannes?
—C’était un homme du monde accompli. Un régal, aux réunions du Comité de la Société Nationale, que de rester pendant des heures avec lui. Dans ce temps-là, à cause de lui, je ne manquais pas une des séances de notre Comité. J’étais heureux à la pensée que j’allais retrouver l’artiste que j’admirais le plus et un homme d’une telle parfaite distinction. On ne lui a pas encore rendu tout l’hommage auquel il a droit, avant tous les autres peintres de son temps. A Lyon même, sa ville natale, on lui a trop manqué d’égards, on l’a traité indignement; peut-être parce que Paris avait commencé; Paris, qui, sans les vigoureuses batailles de Dalou, n’aurait peut-être possédé aucune décoration de cet illustre maître!
—Mais vous avez aimé beaucoup d’autres artistes de votre temps?
—Sans doute! Vous avez vu chez moi des toiles de Corot, de Claude Monet, de Carrière, de Renoir, de Raffaëlli, et de quelques autres. Et si je n’ai pas des Cézanne, j’ai des Van Gogh, dont le Portrait du père Tanguy, l’ancien marchand de couleurs de la rue Clauzel: c’est Mirbeau qui me l’a fait acheter.
—C’est une belle opération!
—C’est surtout parce que le tableau me plaisait que je l’ai acquis. Je suis collectionneur; mais je n’entends goutte au métier de spéculateur. Sans quoi, aussi clairvoyant que les autres, j’aurais, maintenant, en cave, des Degas, des Cézanne, des Lautrec et bien d’autres artistes cotés, qui, pour moi, également, n’étaient pas inaperçus!
—Bracquemond, n’est-ce pas? et Fantin, furent de vos amis?
—Oui! et Falguière aussi et bien d’autres encore! Mais autant Bracquemond et Falguière aimaient à plaisanter, autant Fantin se tenait toujours dans un mutisme grave. Il est mort, celui-ci, très découragé, très écœuré de son époque. Encore une mémoire qui n’a pas tous les fidèles qu’elle mérite!... Il a fini, comme nous finirons tous, d’ailleurs, comme un isolé, et un peu trop bousculé, peut-être, par la génération qui le suivait. Bah! chacun son temps!
—Vous avez fait aussi de la peinture, à vos débuts?