La phillipique est audacieuse, j’en conviens. Mais treize pages sur ce ton d’amertume et de défi ne sont pas sans suggérer une remarque inquiétante pour des législateurs à qui l’on demande de prendre parti pour un maître qui n’a encore, pour l’exalter, ni la grande foule, ni la grande élite de ses confrères.

M. le rapporteur.—Je parle là de ses débuts, mais, depuis, tout le monde s’est incliné devant le génie de Rodin. (Très bien! très bien! sur les bancs du parti socialiste.)

M. Jules Delahaye.—Vous exagérez. Plus les législateurs, à qui l’on demande, en somme, une décision à laquelle ils sont si mal préparés par leurs occupations et, pour le plus grand nombre, par leur compétence, plus ces législateurs seront modestes dans leur jugement, plus ils paraîtront excusables de douter qu’ils soient vraiment qualifiés pour accorder à M. Rodin la compensation exorbitante qu’il sollicite en faveur de ses vieux jours, plus ils seront excusés de ne pas vouloir se prononcer entre un public récalcitrant, une démocratie ainsi dédaignée, des contribuables traités de troupeau aveugle, imbécile, et un artiste qui s’est donné la tâche de scandaliser tout le monde. (Exclamations sur les bancs du parti socialiste.)

J’entends bien que l’honorable M. Simyan ne doute de rien. Il a réponse à tout. Il affirme que «la vérité fait son chemin», que peu à peu la foule et l’élite finissent par comprendre, que peu à peu «tout homme capable d’une émotion esthétique est conquis», que toutes les résistances sont vaincues et que M. Rodin a fait, entre autres «miracles», le miracle de «soumettre le public à son jugement, qui est le bon». C’est toute la question et c’est là que j’attendais l’honorable M. Simyan. (Murmures et interruptions sur les bancs du parti socialiste.)

Je ne dis et ne dirai rien qui puisse vous froisser. Outre que tant de «peu à peu» me paraissent bien contradictoires avec les résistances soi-disant vaincues, j’aimerais bien savoir à quels signes l’honorable M. Simyan a reconnu que M. Rodin avait vraiment soumis le public à son goût, et que son goût était le meilleur.

M. le rapporteur.—Il suffit de voir la pétition de tous les artistes et littérateurs en faveur du musée Rodin; elle contient les plus grands noms de la littérature et de l’art à l’heure actuelle et de tendances les plus opposées.

M. Jules Delahaye.—Je pourrais vous en citer beaucoup plus d’autres encore qui ne partagent pas leur sentiment.

Le malheur, c’est que nous sommes obligés de trancher le débat. J’ai cherché le précieux indice des résistances enfin vaincues par le génie de M. Rodin. Avec la meilleure volonté, je n’ai pu le trouver dans tout le rapport de notre honorable collègue qu’à la treizième page. Encore paraît-il tiré de bien loin: «M. Rodin est épris de gloire, le plus noble but de l’ambition», s’écrie l’honorable M. Simyan.

Très bien, mais c’est en quoi le génie de M. Rodin n’est pas «unique». S’il fallait donner à tous les artistes épris de gloire un hôtel historique, un couvent, une chapelle, un jardin public, il ne vous resterait bientôt plus rien du fameux milliard des congrégations.

M. le rapporteur.—Voilà le bout de l’oreille!