M. de Lamarzelle.—C’est ce que j’allais dire. Si donc on avait obéi à la loi, ce n’est pas ce critique d’art fin et délicat que vous venez d’entendre que l’on aurait envoyé chez M. Rodin, ce serait,—et c’eût été plus logique,—un commissaire ou rapporteur de la Commission du moratorium des loyers de la Chambre ou du Sénat. Mais on a élevé cette question et nous en sommes arrivés aujourd’hui, au Sénat et à la Chambre, à discuter sur l’œuvre de M. Rodin.

Nous venons d’entendre un homme extrêmement compétent, un critique d’art de premier ordre, dont le rapport est beaucoup plus d’un artiste que d’un homme politique; mais, en fait, nous sommes parfaitement incompétents pour discuter une pareille question et pour en juger, et je vous montrerai tout à l’heure que, dans la presse, on a dit avec raison que ce n’était pas l’affaire du Parlement de décider pour ou contre dans une question qui est purement d’art.

Pour mon compte, je n’essaierai pas de m’élever aux hauteurs atteintes par notre honorable rapporteur. Cependant, malgré toutes les critiques que l’on peut nous adresser, nous ne pouvons pas, je ne peux pas, quant à moi, voter ainsi, à la muette, en n’écoutant que les admirateurs passionnés de M. Rodin et en ne tenant aucun compte des détracteurs de son art, aussi passionnés de leur côté.

Ce n’est pas surtout une question d’art que je voudrais discuter ici, car ce n’est pas notre affaire; je voudrais me borner à montrer au Sénat qu’il ne nous appartient pas d’intervenir dans la mêlée entre deux groupes d’artistes passionnés—vous venez d’en avoir une preuve éloquente—genus irritabile vatum, a-t-on dit. Pour ma part, je n’irai pas me mettre entre les deux camps, car je sais ce qui m’attendrait. (Sourires.)

Je veux seulement vous démontrer que nous n’avons pas à intervenir dans cette querelle; que, de plus, nous n’avons pas à faire ici une loi de privilège, une loi d’exception en faveur d’un artiste quelconque et surtout d’un artiste vivant.

Il me sera bien facile de vous démontrer que c’est une loi de privilège. On a reproché au projet d’admettre que Rodin fût logé aux frais de l’État jusqu’à la fin de sa vie, qu’il eût tel ou tel avantage pour ses œuvres durant son existence. De cela je n’aurais pas à m’étonner: il y a des précédents dans notre histoire.

La monarchie a logé des artistes. L’École du Louvre prenait des artistes sous sa protection, et cela a parfaitement réussi. Mais ce que je ne puis absolument admettre et ce qui est exorbitant, ce qui ne s’est jamais vu en France sous aucun régime, c’est que M. Auguste Rodin ait un musée d’État à lui, un musée constitué pour ses œuvres in æternum.

M. le président de la commission.—Non, pour vingt-cinq ans!

M. de Lamarzelle.—Je vais vous prouver le contraire, monsieur le président de la Commission, et c’est justement ce sur quoi on n’a pas encore assez appuyé.

Voici, en effet, ce que dit la donation: «Ces œuvres devront être réunies dans un même immeuble de manière à former un ensemble complet constituant la collection Rodin.»