«Dans mon plus vif enthousiasme pour la gloire, j'étais incertain si je ne poursuivais pas une chimère… La gloire!! c'est la grandeur d'un homme avouée par ses semblables… Mais cet aveu, qui le fait? — la postérité seule.

«La gloire, c'est le soleil de l'âme; il ne brille qu'après le néant du corps… sa divine lumière ne réjouit que des ombres…

«Mon amie, l'amour ne nous trompe point ainsi: ta douce voix qui m'enchante n'est point un mensonge; ton regard qui m'enivre de volupté n'est point une illusion; ta main enlacée dans la mienne n'est point une chimère. Ô Marie! l'amour aussi trompe nos coeurs, mais c'est pour leur donner une félicité si grande qu'ils ne sauraient la contenir.»

Tels étaient nos entretiens sous les sombres portiques de la verdure, lorsque nos yeux sont frappés subitement d'une vive clarté; à mesure que nous avançons, le jour augmente, jusqu'à ce qu'enfin l'ombre disparaît avec le dernier arbre de la forêt… Nous nous trouvons en face d'une vaste prairie où la nature la plus variée, la plus riche et la plus gracieuse resplendit à nos yeux dans un torrent de lumière.

Ici l'Indien nous avertit par signes que c'était un lieu de halte. Nous avions devancé son avis. Saisis d'admiration à l'aspect de cette scène nouvelle, nous nous étions arrêtés, Marie et moi, sans nous prévenir l'un l'autre, et comme par un mouvement simultané d'enthousiasme sympathique.

Tandis qu'Onitou et Ovasco conduisaient nos chevaux à une fontaine voisine, bien connue de l'Indien, Marie s'assit près de moi sous les rameaux d'un alcée. Nous étions adossés à la forêt, et la prairie qui s'étendait devant nous déroulait à nos yeux toute sa magnificence.

Qu'une belle femme, vive, ardente, passionnée, vous apparaisse tout à coup pendant une rêverie d'amour; l'accord charmant de ses traits, la douce mélodie de sa voix, le concert plus doux encore des grâces dont elle est ornée, l'enchantement qui s'exhalent de son souffle embaumé, de sa chevelure flottante, de son brûlant regard; tout en elle est harmonie, parfum, volupté.

Telle parut à mes yeux la prairie sauvage.

Sur un fond de verdure nuancé de mille couleurs, une multitude d'insectes aux ailes de pourpre et d'or, de papillons diaprés, d'oiseaux-mouches au corsage de rubis, de topaze et d'émeraude, se croisaient en tous sens, rasaient la prairie, s'entremêlaient aux fleurs, tantôt posés sur une faible tige, tantôt élancés d'un calice odorant; les uns, faibles créatures d'un jour; les autres comptant déjà des années de bonheur, tous pleins de vie et d'amour; ici fuyant pour mieux s'attirer; là volant entrelacés, et s'aimant encore au plus haut des cieux, comme pour porter à Dieu le témoignage de leurs joies; une atmosphère énervante par sa douceur, toute parsemée de corps étincelants qui figuraient aux yeux des myriades de fleurs et de pierreries voltigeant dans les airs.

Telle était la scène qui s'offrait aux regards. De tous côtés arrivaient les doux gazouillements, les tendres soupirs, les gémissements heureux. Il semblait que tout, dans ce lieu fortuné, prît une voix pour se réjouir. Le moindre vermisseau bruissait un plaisir; chaque rameau de la forêt rendait un écho de bonheur; chaque brise de l'air apportait un accent d'amour.