J'acceptai son offre, et ne pus le déterminer à recevoir le prix du service qu'il me rendait.
Nous avions un asile… mais tout était encore obstacle et misère autour de nous.
Marie fut, dès le premier jour, saisie d'une fièvre particulière à ce pays, et qui manque rarement d'atteindre les étrangers nouvellement arrivés; il fallait que je me partageasse entre les soins nécessaires à mon amie et les travaux qu'exigeait la construction de notre demeure. La cabane du Canadien, toute précieuse qu'elle était dans notre détresse, ne nous offrait d'ailleurs qu'un imparfait asile; elle se composait de pièces de bois, mal jointes entre elles, à travers lesquelles l'humidité des nuits pénétrait comme la chaleur des jours. Une foule d'insectes s'y introduisaient: les uns, imperceptibles, nous révélaient leur présence par la douleur de leurs piqûres; les autres, voltigeant par essaims, montraient à nos yeux leur corps grêle, armé d'un long aiguillon, et fatiguaient nos oreilles d'un perpétuel bourdonnement; tous nous livraient sans relâche une guerre impitoyable et troublaient cruellement le repos de Marie.
La nourriture grossière à laquelle nous étions réduits n'avait rien qui pût altérer une santé robuste; mais la faiblesse de Marie, sa maladie, ses habitudes, rendaient nécessaires des aliments délicats dont nous étions tout à fait dépourvus.
Tout nous manquait dans ce désert: le médecin le plus proche était à Détroit, et je voyais Marie languissante, sans pouvoir offrir le moindre soulagement à ses maux.
Nous ne pouvions cependant songer à quitter ce lieu; il eût fallu regagner Détroit pour trouver quelque secours; nous n'avions aucun moyen d'y retourner par eau, et c'eût été folie que de tenter une seconde fois le long voyage aux fatigues duquel Marie avait si difficilement résisté.
Je comptais les jours par mes tourments; car, au désert, toutes les divisions établies dans le temps disparaissaient; plus de mois, plus de semaines, plus d'heures. Au bout d'un temps très court, l'ordre des jours se perd entièrement; et alors il s'en fait un autre qui est celui des bons et des mauvais, des ciels purs et des orages… et puis quand un affreux malheur a empoisonné la vie, ce n'est plus qu'un long temps de misère et d'ennui, une suite de gémissements, échos de la première douleur, qui se répètent à l'infini, et ne meurent que sous la pierre du sépulcre.
Quel que fût mon chagrin, mon coeur se refusait à concevoir de grave, inquiétudes. Nelson arriverait bientôt; bientôt aussi Marie aurait un asile mieux défendu contre les injures du dehors. Tout son mal provenait sans doute d'une suite de jours écoulés sans repos ni sommeil, et céderait à quelques nuits de paix profonde… et alors combien nous serions heureux?
Cependant c'était déjà un grand malheur que ce trouble des premiers jours qui nous enlevait le charme inestimable des premières impressions.
Étrange aveuglement! ma plus grande peine n'était pas de prévoir des infortunes, mais d'avoir perdu des joies!