Je ne voulus point suivre Nelson… Je vis bien qu'il y avait dans son âme un instinct secret qui le portait à combattre les coups de la fortune, plutôt qu'à guérir les peines du coeur.

Ainsi, malgré l'arrivée du père de Marie, je fus bientôt seul.

En ce moment, je l'avoue, quand je réfléchis sur les malheurs accumulés sur ma tête et à l'entour de moi, je me pris à douter de tout, excepté de la misère de l'homme… j'accusai la vertu, la religion, Dieu lui-même. Je voyais la plus charmante des créatures, la fille la plus vertueuse et la plus innocente, victime d'un odieux préjugé, livrée par le sort de la naissance aux plus cruelles persécutions; poursuivie de ville en ville; couverte en tous lieux de honte et de mépris, frappée sans pitié, elle, si bonne et si pure, par une société dénuée d'âme et de grandeur; et contrainte enfin, pour échapper à ses barbares ennemis, de chercher un refuge dans un affreux désert, où elle meurt!!… Et Georges!! mon frère!!! le seul ami que j'aie possédé! Georges, le plus généreux des hommes! méritait-il le sort fatal qui m'avait privé de lui? Fallait-il qu'il se soumît lâchement à la dégradation qu'on voulait lui imposer? qu'il courbât son front sous une honteuse tyrannie? Fallait-il, pour être heureux, qu'il commençât par être vil?… Ah! son âme était trop élevée pour descendre aux bassesses de la soumission! il a repoussé l'humiliation et le mépris, qui pèsent plus sur une grande âme que les chaînes de la servitude! il s'est révolté contre l'oppression!… Sa cause était celle de la liberté humaine; c'était la cause de Dieu même, et cependant Dieu n'a point aidé son bras! Son dévouement est demeuré stérile!

Georges, l'homme magnanime, n'est plus… et ses ignobles tyrans trafiquent tranquillement sur sa tombe.

Étrange destinée du frère et de la soeur! Celle-ci, faible femme, s'est dérobée aux coups de la tempête; elle s'est brisée en pliant; tandis que le premier, pareil au cèdre qui montre sa tête à l'orage, est tombé sous la foudre…

Qu'est-ce donc que cette providence céleste qui veille sur l'univers, et ne préside qu'à des iniquités?

Le sort même de ces Indiens exilés de leur vieille patrie, et que je voyais réduits à se déchirer entre eux pour se disputer quelques lambeaux du sol américain, fournissait à mon désespoir un nouveau sujet d'imprécation.

Pourquoi cette destruction impie d'une race infortunée! Les Indiens sont simples et faibles, les Américains habiles et forts. Mais la science ne fait pas l'honnêteté, ni la force le bon droit… D'où vient donc ce triomphe de la ruse sur la franchise, du fort sur le faible? Si le Dieu créateur de ce monde jette parfois un regard sur son oeuvre, n'est-ce pas pour combattre en faveur du juste, et rétablir, par sa puissance, l'équilibre que la violence et la méchanceté rompent sans cesse? Cependant les bons succombent dans la lutte!! Tel est le sort Je ces malheureux Indiens, que la cupidité américaine refoule dans ce désert… dans ce désert, asile de tant d'infortunes imméritées, et qui, par un étrange assemblage, réunit dans son sein l'Européen exilé par ses passions, l'Africain que les préjugés de la société ont banni, l'Indien qui fuit devant une civilisation impitoyable!!

Et moi-même, qu'ai-je donc fait pour être ainsi frappé par les foudres du Ciel? J'étais bon! oh! j'étais plein d'amour pour mes semblables… et j'ai parcouru deux mondes sans pouvoir y trouver un peu de bonheur!! partout j'ai vu des heureux qui me faisaient pitié, tant ils étaient pauvres de coeur! Et moi je n'ai trouvé qu'une fatale destinée, toujours prompte à me bercer de mille illusions, m'offrant tour à tour mille chimères, se riant de ma détresse, jusqu'au jour, où, par un jeu plus cruel, après avoir guidé mes pas dans cette solitude, elle a disparu, me laissant seul sur un tombeau!!!

Le désespoir ayant ainsi pénétré dans mon âme, l'idée du suicide s'offrit à moi… et je l'acceptai comme le seul remède à ma misère… Je fis les préparatifs de ma mort avec une sorte d'exaltation morale, comme autrefois je faisais des rêves de bonheur. Je laissai pour Nelson une lettre dans laquelle je le priai de placer mon corps dans le tombeau de Marie, et, la tête pleine d'une résolution fatale, je sortis de la cabane…