Il y avait dans l'accent du vieillard quelque chose de tendre et de pénétrant… Je crois que le langage du protestant et celui du catholique diffèrent, comme la raison diffère du coeur. Alors je lui ouvris mon âme; il m'écouta avec une attention mêlée de pitié. Mais quand il sut le projet que j'avais formé d'attenter à mes jours, je vis ses yeux se remplir d'une flamme soudaine. «Pourquoi, lui disais-je, prolonger une vie de misère et d'ennui? À quoi suis-je bon sur la terre?…

— «Malheureux!! s'écria-t-il dans un moment de vertueuse colère, qui donc es-tu pour citer la Providence devant ton tribunal?…» Et les regards de l'octogénaire lançaient les foudres autour de lui.

Il reprit avec douceur: «Mon ami, vous êtes mon frère. Je vous vois bien malheureux et prêt à commettre un grand crime: je ne vous quitterai point…»

Le saint vieillard fut habile à s'emparer de mon coeur. Je lui racontai l'histoire de mes malheurs. Je lui dis mes rêves d'enfance, mes chimères de jeunesse, mes illusions de tout âge. Le récit de mes infortunes le toucha vivement… il m'écouta en silence et parut se livrer à de profondes méditations; un jour se passa durant lequel il ne cessa de me témoigner le plus tendre intérêt; il avait peu à peu calmé les orages de mon coeur; et quand il me vit capable d'écouter la voix de la raison, il m'adressa ces paroles:

«Vous avez, mon cher fils, commis de grandes fautes; et votre infortune est l'expiation de vos erreurs. La société vous a frappé sans pitié, parce que vous étiez pour elle le plus dangereux de tous les ennemis.

«Tous vos malheurs vous sont venus de l'orgueil et de l'ambition.

«Vous vous êtes cru appelé à de grandes choses… et, au lieu d'attendre que la Providence vous choisît pour accomplir ses desseins, vous vous êtes imprudemment précipité dans un abîme de désirs immodérés… Je veux bien croire que vous aspiriez à vous élever en servant votre pays… Mais des ambitions comme la vôtre sont trop difficiles à contenter. Ce n'est pas trop, pour en satisfaire une seule, de la misère de tout un peuple. Faut-il donc que l'édifice social croule chaque jour, pour fournir aux mains hardies et puissantes qui relèveront ses ruines des occasions de gloire et d'éclat?…

«Il est bien rare que les maux réels des sociétés fournissent aux passions ambitieuses de quoi se nourrir… Les grandes gloires se rencontrent encore… ce sont les gloires pures qui manquent.

«L'histoire répète les noms fameux de tous ceux qui, rois ou despotes, guerriers ou législateurs, ont tour à tour, pendant cinquante siècles, remué le monde… mais combien de noms transmet-elle, grands et purs comme le saint, l'immortel nom de Washington?

«Défiez-vous, mon cher fils, de ces mouvements inquiets… ils ne sont point sans élévation, mais contiennent beaucoup d'orgueil… Les hommes les plus utiles à la société ne sont point ceux qui font de si grandes choses… les événements graves s'accomplissent selon les vues de Dieu, bien plus que par les soins des hommes… et les hommes qui s'y mêlent sont quelquefois moins animés de l'amour de la patrie, qu'ardents à poursuivre un peu de célébrité.