Je reconnaissais bien qu'ainsi le veulent les misères de l'humanité. Tantôt le bien semble dépendre d'une vaine forme; une autre fois le vice se trouve mêlé à la vertu même; mais le mal ne me semblait pas moins triste, parce que j'en voyais la cause.
Je rencontrais partout les mêmes imperfections. Les sociétés de bienfaisance dont j'étais membre suivaient les inspirations de la charité la plus pure; mais pour une plaie que nous pouvions guérir, mille demeuraient sans remède… Est-ce donc là tout le pouvoir de l'homme? J'approuvais ceux qu'un aussi misérable résultat ne décourageait pas; mais je me sentais incapable de les imiter. Vainement je prenais toutes les habitudes de la vie pratique et m'efforçais de me créer dans la société quelques intérêts: je n'y trouvais qu'ennui et dégoût.
Alors je jetai sur moi-même un regard ferme et tranquille; je n'accusai point la société d'injustice, ni ne déclamai contre la misère de l'homme; mais, en interrogeant le passé, les souvenirs de ma jeunesse, mes longues infortunes et mes impressions présentes, je reconnus une vérité, triste et dernier fruit des expériences de ma vie: c'est que, tout en voyant mes erreurs, j'en subissais encore le joug; que, dès l'âge le plus tendre, j'avais entretenu des illusions qui n'avaient pas cessé de m'être chères, depuis que je les avais abandonnées. Les premiers égarements de mon esprit m'avaient entraîné dans un monde fantastique où j'avais longtemps rêvé mille chimères; et depuis que le voile qui couvrait mes yeux était tombé, je pouvais bien juger sainement le monde réel, mais non m'y plaire.
Je savais qu'il fallait s'attendre à trouver parmi les hommes beaucoup de mal, et ne pouvais supporter un monde où tout n'était pas bien. J'apercevais clairement l'impossibilité d'atteindre le but premier de mes ardents désirs, et j'avais renoncé à le poursuivre; mais le but raisonnable auquel il est sage de viser n'avait aucun attrait pour moi; en discernant le bonheur qu'on peut se procurer ici-bas, je me sentais incapable d'en jouir… Pour avoir trop longtemps vécu en dehors de la société, j'y étais devenu impropre… et mon imagination avait si longtemps nourri des rêves de perfection idéale, qu'elle ne pouvait plus rentrer dans les voies ordinaires de l'humanité… Je subissais le joug de l'habitude, chose si méprisable et si puissante.
Ce dégoût que m'inspira le monde n'excitait en moi aucune haine, et je reconnaissais que d'autres pouvaient aimer cette société imparfaite dans laquelle je ne pouvais pas vivre.
Je comprenais le bonheur de la bienfaisance se résignant à voir des maux qu'elle ne peut guérir; le bonheur de la vertu souvent étroite dans ses vues, et impuissante dans ses actes, mais toujours heureuse de son intention pure; celui d'une intelligence supérieure gouvernant les hommes, et s'abaissant, quand il le faut, au niveau des esprits vulgaires et des petitesses de la vie. Mais, en admettant l'existence de ce bonheur, je n'en voulais pas, parce que j'avais conçu l'idée d'un bonheur plus grand, plus pur, plus complet: celui-ci me manquait, parce que je n'avais pu l'atteindre; je repoussais l'autre qui me paraissait méprisable.
Vainement je m'étais répété cent fois qu'ayant renoncé aux chimères, il fallait les oublier, et ne plus voir que les réalités au sein desquelles je voulais vivre… Il m'était impossible d'éloigner de ma vue les images brillantes dont j'avais reconnu le mensonge.
Un temps très court suffit pour me démontrer que le mal que je portais en moi-même était sans remède; je ne m'obstinai point à le combattre: j'en reconnus la grandeur et je me soumis. Sans passions, sans désespoir, je revins dans ce désert, seul lieu qui convînt à l'état de mon âme; je ne pouvais plus demeurer parmi les hommes; et cette solitude offrait du moins à mon coeur l'intérêt du souvenir le plus désolant, mais aussi le plus cher de ma vie.
Maintenant, je présente l'étrange spectacle d'un homme qui a fui le monde sans le haïr, et qui, retiré au désert, ne cesse de penser à ses semblables qu'il aime, et loin desquels il est forcé de vivre. Il est bien triste de sentir à chaque instant le besoin de la société, et d'avoir acquis l'expérience qu'on ne peut plus demeurer dans son sein. La source première de toutes mes erreurs a été de croire l'homme plus grand qu'il n'est.
Si l'homme pouvait embrasser la généralité des choses, ramener à un seul principe tous les faits de l'humanité, et établir sur la terre, par un acte de sa puissance, l'empire de la justice et de la raison, il serait Dieu; il ne serait plus l'homme.