… Vous le voyez, les femmes américaines méritent l'estime, et non l'enthousiasme; elles peuvent convenir à une société froide; mais leur coeur n'est point fait pour les brûlantes passions du désert.»
Chapitre III
Ludovic, ou le départ d'Europe
Ce langage de Ludovic produisit quelque impression sur l'esprit du voyageur. Le séjour de cet homme des villes au sein d'une profonde solitude; le contraste de ses manières polies avec sa vie sauvage; son jeune front chargé d'ennuis; ses discours mêlés de larmes et de sourire, de mystère et de franchise, de sentences graves et d'observations frivoles, de réticences et de longues réflexions; toutes ces circonstances, après avoir déconcerté les conjectures du voyageur et piqué sa curiosité, commençaient à faire naître son intérêt. Cependant il ne songea, dans le premier moment, qu'à démontrer la sagesse de ses projets.
— Vous venez, dit-il à Ludovic, de me présenter un coin du tableau. J'admets avec vous qu'il s'y peut rencontrer des taches;… mais l'Amérique n'en renferme pas moins les éléments essentiels du bonheur. Il y a, aux États-Unis, deux choses d'un prix inestimable, et qui ne se trouvent point ailleurs: c'est une société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge. De ces deux sources fécondes découlent une foule d'avantages matériels et de jouissances morales. Je vous avouerai d'ailleurs que le portrait que vous venez d'offrir à mes yeux, quelque vrai qu'il puisse être en général, ne me paraît pas ressembler à toutes les femmes d'Amérique. J'en ai vu dont les passions ardentes se peignaient dans un regard brûlant. Ce pays contient des peuples de races diverses… S'il en est que refroidissent les glaces du pôle, il en est d'autres qu'échauffe le soleil des tropiques…
À ces mots, les traits de Ludovic se contractèrent; il éprouvait une émotion que le voyageur ne pouvait comprendre. Celui-ci continuant: — Je crois, dit-il, que nous apportons dans notre opinion sur les États-Unis une disposition d'esprit différente; je juge ce pays gravement; vous, avec légèreté… Vous êtes frappé des ridicules et du peu d'élégance de cette société, et vous en riez; et moi…
— Arrêtez, s'écria Ludovic d'une voix sévère; vous méconnaissez mon caractère, et votre erreur est plus cruelle que vous ne pouvez le croire. Non! il n'y a rien de gai, rien de frivole dans ma pensée… ma bouche peut sourire encore … mais depuis longtemps mon coeur ne connaît plus de joie … Vous croyez que je me suis éloigné des hommes parce que ma raison ne les comprend pas, ou que mon coeur les déteste; vous me prenez pour un méchant ou pour un insensé!… détrompez-vous… Mon intelligence n'est point égarée, et je ne hais point mes semblables, loin desquels je traîne ma vie malheureuse!… Pour en venir au point où je suis arrivé, j'ai traversé bien des abîmes… Ah! il serait à souhaiter pour vous que vous comprissiez mieux ma destinée; les écueils de ma vie sont les mêmes où je vous vois prêt à vous briser… Vos illusions furent les miennes; ce sont elle, qui m'ont perdu et qui causeront votre ruine… C'est une étrange erreur de croire que le bonheur se trouve en dehors des voies communes… Ce trouble de l'âme qui s'ennuie partout où elle est, cette inquiétude de l'esprit qui vous exile de la patrie, ce besoin de sensations neuves et vives, tous ces maux sont en vous, et ne tiennent pas à un pays plutôt qu'à un autre… Les lieux ne changent point les passions des hommes… J'ai entendu vos admirations pour l'Amérique, pour ses institutions, ses moeurs, pour ses forêts et ses déserts… J'en sais beaucoup plus que vous ne pensez sur les sujets de votre enthousiasme. Si je vous disais l'histoire de mon passé, ce serait celle de votre avenir!…
En prononçant ces mots, Ludovic s'était animé d'un feu extraordinaire… et l'énergie de ses paroles ne rendait qu'imparfaitement la profondeur de ses convictions.
Une réaction se fit alors dans l'âme du voyageur, qui, comprenant tout ce qu'il y avait de grave, de mystérieux et de touchant dans la position du solitaire:
— Pardonnez, lui dit-il avec intérêt, si j'ai pris votre malheur pour une infortune ordinaire… Mais quel est donc le secret de cette misère qui se présente à mes yeux sous les apparences du bonheur que j'envie? quelle est l'étrange fatalité qui vous éloigne des hommes que vous aimez, et vous retient dans une solitude que vous n'aimez pas?… Hélas faut-il que je vienne de France pour voir un compatriote si malheureux! De grâce, épanchez vos chagrins dans mon coeur, et puisse l'intérêt que vous inspirez au voyageur verser dans votre âme un peu de consolation!…
Le solitaire réfléchit quelques instants… — Eh bien, oui! dit- il en relevant sa tête qu'il avait inclinée, je vous raconterai l'histoire de ma vie… Je sais combien les hommes sont indifférents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutumé à me passer de leur pitié. Ce n'est donc point votre compassion que je veux gagner par le récit de mes maux; c'est un devoir que je vais accomplir… Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j'avais résolu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le voyageur téméraire tombé du faîte de la montagne jusqu'au fond du précipice; il a perdu tout espoir de salut… cependant, portant un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie le péril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des abîmes.