Nous avons vu que les Indiens considéraient en général la chasse et la guerre comme les seuls travaux dignes d'un homme; les Iroquois étaient plus imbus qu'aucun autre peuple de cette opinion. «Il n'y a peut-être pas de nation au monde, dit William Smith, page 74, qui connaisse mieux que ces Indiens la vraie gloire militaire. Les Cinq-Nations, dit-il ailleurs, sont entièrement dévouées à la guerre: il n'y a rien qu'on ne mette en usage pour animer le courage du peuple. Nulle part les moeurs héroïques ne se montraient plus en relief que chez ces barbares. «Lorsqu'un parti revient de la guerre, dit Smith, page 82, un jour avant de rentrer au village, deux hérauts s'avancent, et, lorsqu'ils sont à portée de se faire entendre, ils jettent un cri dont la modulation annonce que la nouvelle est bonne ou mauvaise: dans le premier cas, le village s'assemble et l'on prépare un festin aux conquérants, lesquels arrivent sur ces entrefaites: ils sont précédés d'un homme qui porte, au bout d'une longue perche, un arc sur lequel sont étendus les crânes des ennemis qu'ils ont tués. Les parents des vainqueurs, leurs femmes, leurs enfants, les entourent et leur témoignent toutes sortes de respects. Les compliments finis, un des guerriers fait le récit de ce qui s'est passé: tous l'écoutent avec la plus grande attention, et ce récit est terminé par une danse sauvage.»

«Une troupe d'Iroquois descendait le Mississipi pour aller faire la guerre à l'un des peuples qui habitent le long des rives de ce fleuve, dit Lahontan, page 168, volume 1er; une troupe de Nadouessi qui remontait le même fleuve pour aller à la chasse rencontra ces Iroquois près d'une petite île qui a été nommée depuis, à cause de l'événement, l'lle-aux-Rencontres. Les deux peuples ne s'étaient jamais vus. Qui êtes-vous? crièrent les Iroquois. — Nadouessi, répondirent les autres. — Où allez-vous? repartirent les Iroquois. — À la chasse aux boeufs, dirent les Nadouessi: mais, vous, quel est votre but? — Nous, nous allons à la chasse des hommes, répondirent fièrement les Iroquois. — Eh bien! reprirent les Nadouessi, nous sommes des hommes, n'allez pas plus loin. Sur ce défi les deux partis débarquèrent chacun d'un côté de l'île et donnèrent tête baissée l'un dans l'autre.»

Tous les peuples chasseurs puisent dans leurs habitudes de chaque jour un goût prononcé pour l'indépendance; mais les Européens n'ont jamais rencontré dans le Nouveau Monde un amour plus fier pour la liberté que n'en témoignèrent ces sauvages.

«Les Iroquois, dit Lahontan, page 31, volume I, se moquent des menaces de nos rois et de nos gouverneurs, ne connaissent en aucune manière le terme de dépendance: ils ne peuvent même pas supporter ce terrible mot. Ils se regardent comme des souverains qui ne relèvent d'autre maître que de Dieu seul, qu'ils nomment le Grand-Esprit.»

— En 1684, un envoyé du gouverneur de la province de New York ayant dit, dans un discours aux iroquois, qu'il représentait leur prince légitime, leur orateur répondit: Ononthio (le Français) est mon père; Corlar (Anglais) est mon frère, et cela parce que je l'ai bien voulu: ni l'un ni l'autre n'est mon maître; celui qui a fait le monde m'a donné la terre que j'occupe; je suis libre. J'ai du respect pour tous deux; mais nul n'a le droit de me commander. (Charlevoix, vol. II, page 317.)

La même année, les Français ayant voulu empêcher les Iroquois de trafiquer avec les Anglais, les Indiens répondirent par l'organe de leur orateur: Nous sommes nés libres; nous ne dépendons ni d'Ononthio ni de Corlar; nous pouvons aller où bon nous semble, mener avec nous qui nous voulons, acheter et vendre ce qu'il nous plaît. Si vos alliés sont vos esclaves, traitez-les comme tels. (William Smith, page 170.)

Vivant au milieu d'un loisir aristocratique ou livré aux travaux mêlés de gloire qu'exigent la chasse et la guerre, le sauvage conçoit une idée superbe de lui-même; mais il ne montra jamais d'orgueil plus intraitable que ces Indiens demi nus sous leur cabane d'écorce et dans la misère de leurs bois. «En 1682, le gouverneur-général du Canada ayant voulu traiter de la paix avec les Iroquois, dit Charlevoix, volume II, page 281, ceux-ci lui firent dire qu'ils exigeaient qu'il vînt en faire lui-même la négociation dans leur pays.»

L'amour de la vengeance est un vice qui semble inhérent à la nature sauvage; mais les Iroquois portèrent cette passion à des excès jusque-là inconnus dans l'histoire des hommes.

Presque toutes les nations indiennes de l'Amérique du Nord avaient l'habitude de brûler leurs prisonniers de guerre; mais les Indiens dont je parle poussèrent en ces occasions la barbarie jusqu'à des raffinements que l'imagination peut à peine concevoir.

En l'année 1689, les Iroquois, ayant appris que les Français s'étaient emparés de leurs ambassadeurs, et en avaient tué par trahison plusieurs, se rendirent, au nombre de douze cents dans l'île de MontRéal, et s'y livrèrent à des cruautés effroyables: ils ouvrirent le sein des femmes enceintes pour en arracher le fruit qu'elles portaient; ils mirent des enfants tout vivants à la broche et contraignirent les mères de les tourner pour les faire rôtir; ils inventèrent quantité d'autres supplices inouïs, et deux cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi, en moins d'une heure, dans les plus affreux tourments. (Charlevoix, page 404.)